14-18 : "la plus grande épreuve que notre société ait traversée"

A Montréal pour participer au 60ème congrès annuel de la "Society for French Historical Studies", le Professeur Antoine Prost a bien voulu évoquer pour nous le centenaire de la Première Guerre mondiale.

Professeur émérite à l’Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, vous êtes par ailleurs Président du Conseil scientifique de la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale ? Quel est l’objet de cette fonction ?

JPEGComposé d’une quarantaine de personnalités qualifiées, d’historiens français et étrangers spécialistes de la Première Guerre mondiale, le Conseil scientifique a pour mission de formuler des avis et des recommandations sur le programme des commémorations du Centenaire.

C’est ainsi que le ministre nous a demandé un rapport sur la question des fusillés pour l’exemple (http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics). Les meilleurs spécialistes ont fait le point du sujet et examiné les différentes solutions auxquelles les pouvoirs publics peuvent avoir recours pour répondre aux demandes sociales : le statu quo, la réhabilitation générale, la réhabilitation au cas par cas ou une déclaration solennelle éventuellement renforcée d’un projet pédagogique.

Pour examiner les projets commémoratifs qui demandent le label de la mission, nous avons créé six commissions (projets scientifiques, animée par Stéphane Audouin-Rouzeau, pédagogique avec Laurent Wirth, internationale avec Robert Frank, productions culturelles avec Isabelle Neuschwander, valorisation et ressources numériques avec Nicolas Offenstadt et commémorations proprement dites que je préside). Au total, nous avons examiné 2.700 projets dont plus de 600 projets pédagogiques. Les ¾ ont été labélisés, Mais beaucoup de manifestations ne demandent pas le label. Et nous estimons que le nombre de projets commémoratifs en France se situera entre 10.000 et 20.000.

Comment expliquer cette ampleur ?

Deux raison principales, selon moi.

Cette guerre est enracinée dans les mémoires familiales. À la lecture du contenu des multiples projets, ce que la France commémore, c’est la plus grande épreuve que notre société ait traversée, une épreuve nationale de souffrance, de restrictions, de pénuries, de deuil. A la fois sur le plan physique : 1,4 million de morts, 17% des soldats mobilisés sont morts sur le champ de bataille. Et les blessés aussi, les mutilés, les gueules cassées. Sur le plan matériel : les cartes d’alimentation, les réquisitions. 2 millions de chevaux ont péri pendant le conflit, par exemple. Sur le plan moral enfin et surtout : la chape de plomb de l’angoisse du non-retour du soldat, de la lettre qui arrive du front.

Mon père a été prisonnier de guerre pendant la seconde guerre mondiale. J’étais alors enfant. Mais ni ma mère ni moi n’avons jamais douté qu’il reviendrait. En 14-18, le contexte est bien différent. La lettre qui arrive du front prouve que le soldat est encore en vie. L’un des projets scolaires que nous avons labélisé propose d’écrire les lettres qu’un poilu aurait aimé recevoir et s’intitule « notre vie en attendant vos lettres ». C’est bien cela que nous commémorons, la souffrance intime la société française.

La seconde raison est la richesse et la légitimité du sujet. La guerre est un thème mobilisateur. Sur un tel sujet, on peut vendre des livres, réussir des expositions et des spectacles. Elle s’inscrit dans le processus naturel du calendrier culturel et médiatique ; c’est une occasion qu’on ne peut ignorer. C’est pourquoi beaucoup d’enseignants s’en saisissent pour motiver leurs élèves et les faire travailler, à partir du monument aux morts, de lettres, et de bien d’autres supports.

Justement, vous avez aussi activement contribué au débat sur l’éducation en France. Un siècle après les événements de 1914, comment sensibiliser la jeunesse, comment lui enseigner cette histoire ?

Il y a une question avant celle-ci : faut-il transmettre un message ? Si oui, lequel ? Je me demande s’il y en a encore un.

Le devoir de mémoire concernant la Guerre de 14 s’estompe. Si cette guerre interpelle, c’est parce qu’on ne la comprend plus. Avant d’enseigner cette histoire, il faut expliquer ce qu’est la nation et le sentiment national. Sans les nations et le nationalisme, la guerre aurait été impossible. C’est une question d’instruction civique.

La question fondamentale de la Guerre de 14 c’est la légitimité de l’Etat. L’Etat commande et l’individu part pour le champ de bataille. Quels sont les droits de ces hommes ? C’est la question que les soldats se posent après la bataille de Verdun. Est-ce que l’Etat a le droit de demander un tel sacrifice ? C’est là l’origine des mutineries. Et cela sera un sentiment général dans toutes les armées impliquées. Quels sont les droits du citoyen face à l’Etat ? Et réciproquement, quels sont ses devoirs ?

L’autre aspect de cette question, c’est le sens de la guerre. Elle est absurde pour les poilus si elle n’est pas la dernière. Le « plus jamais ça » est fondamental. C’est le fondement même d’un nouvel ordre international ou supra national, qui inspire la création de la Société des Nations.

Fondement de la citoyenneté, de la démocratie et de l’ordre international : voici ce qu’en Europe recouvre cette commémoration de la Première Guerre mondiale.

publié le 18/05/2014

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