Allocution de M. François Fillon devant la communauté française de Québec

Musée de la Civilisation
Québec, 3 Juillet 2008

Messieurs les Premiers ministres,
Mesdames et messieurs les ministres,
Mesdames et messieurs les Présidents de région
Mesdames et Messieurs les députés,
Mesdames et Messieurs les maires,
Grand Chef,
Mes chers amis.

La relation entre la France et le Québec est une relation politique ; mais autant que politique, c’est une relation charnelle, culturelle, émotionnelle...

Aujourd’hui encore - et je crois pouvoir parler pour tous les Français présents - une visite au Québec force les hommes et les femmes du XXIe siècle que nous sommes à modifier leurs perspectives, leurs représentations intellectuelles.

En venant à votre rencontre, nous nous remémorons une France que nous avons trop souvent oubliée : cette France d’il y a quatre siècles, France impérieuse, France aventureuse, capable de se lancer à la découverte du monde, déterminée à prendre sa part du grand partage des continents !
En somme, nous nous redécouvrons nous-mêmes.

Mais nous découvrons aussi - si différente - cette France des Amériques que les circonstances ont modelée : une Nouvelle France qui porte l’empreinte des Premières Nations, et de leurs cultures ; qui a épousé une autre nature et un autre climat ; qui vit depuis quatre siècles au contact étroit du monde anglo-saxon, de ses pratiques sociales et économiques, de ses arts et de sa langue ; une autre France qui, dans un environnement neuf, a fait ses propres choix de développement et tracé le chemin de sa propre identité, sans renoncer au souvenir de ses origines.

Quand la France observe la société québécoise, elle découvre, avec un mélange de curiosité et d’étonnement, la variabilité de l’histoire.
Elle comprend ce qu’elle aurait pu devenir, et elle comprend mieux ce qu’elle est devenue.
C’est un vrai privilège de la relation franco-québécoise ; privilège sur lequel, au fond, les analystes politiques ont peut-être moins à nous apprendre que les écrivains, les linguistes, les historiens et les ethnologues.

C’est pourquoi je crois très heureux que la rencontre de ce soir nous rassemble ici, dans les salles du Musée de la Civilisation de Québec, où la diversité des cultures et des modes de vie reçoit une mise en valeur magnifique.
Dans le dialogue entre sociétés, le Musée parisien du Quai Branly, le plus récent des musées nationaux, occupe lui aussi une place importante.
Deux de ses expositions viennent représenter la réflexion ethnologique française aux cérémonies du 400e anniversaire de la ville de Québec.
Que huit départements du Musée du Louvre exposent en même temps leurs œuvres au Musée des Beaux-Arts de Québec éclaire encore le sens de notre présence.
Au cours de cette exceptionnelle année 2008, c’est toute la France, ancienne et moderne, traditionnelle et novatrice, qui se tient aux côtés du Québec !

Le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec est un moment clé pour l’amitié franco-québécoise, et, à travers elle, pour l’enrichissement de la relation franco-canadienne.
Ce que nous fêtons, avec la naissance de Québec, c’est la présence d’un fait français en Amérique du Nord et sa permanence pendant quatre siècles.
C’est aussi une relation qui va bien au-delà de la sympathie ou du souvenir, et qui est, comme l’indiquait le Président de la République, une relation de fraternité, tournée vers demain.

La communauté française de Québec, que je suis si heureux de rencontrer ce soir, se trouve naturellement au centre de cette relation.

Vous constituez, mesdames et messieurs, une population nombreuse et dynamique, dont la très forte croissance révèle l’attrait constant de la province, et situe la France au 1er rang des pays d’origine pour l’immigration au Québec.
La France est le seul pays de l’Union européenne, et le seul pays développé, à nourrir un tel mouvement.

Je remercie naturellement les présidents et présidentes des associations françaises présents ce soir, pour leur engagement au service de la communauté française.
Je sais qu’ils ne sont pas étrangers à l’ampleur de ce succès.

Si la communauté française de Québec est à l’honneur ce soir, c’est aussi parce que cet anniversaire est un peu le sien.
Que célébrons-nous aujourd’hui ?
Nous célébrons l’arrivée d’hommes et de femmes venus des campagnes de France, du Poitou, de Picardie, de Charente, de Normandie, de Bretagne.
Nous célébrons l’arrivée d’hommes et de femmes qui ont cru à leur courage, qui ont cru à leur talent et à leur travail.
Nous célébrons l’arrivée d’hommes et de femmes qui ont voulu, pour eux-mêmes et pour leurs familles, une vie meilleure dans un pays neuf.

Sommes-nous, aujourd’hui, si différents de ces premiers arrivants ?
Avons-nous renoncé à ces images, à ces mythes qui entourent l’arrivée des pionniers de 1608 au Québec ?

Les réalités, je le sais, ont changé.
En quatre siècles, le développement du pays a été prodigieux.
En s’installant ici, les immigrants de 2008 découvrent une société avancée, une économie performante, des infrastructures de haut niveau.
Je crois quand même que le rêve reste semblable.

La France et le Québec ont sans doute besoin de mieux se connaître ; de se découvrir mutuellement ; de s’informer sur les besoins, les capacités et les perspectives exacts de l’autre.
Mais ils ont aussi besoin de rêver.
Ils ont besoin de ces visions qui sont le patrimoine imaginaire d’un pays, et souvent le ressort de sa force.
Je pense aux visions brillantes de la France, que le Québec entretient avec beaucoup de tendresse, et qui nous présentent un pays de raffinement, d’exigence et de fierté.
Je pense aux visions du Québec, province où l’esprit d’entreprise souffle librement sur des terres immenses, et qui continuent de parler à l’enthousiasme français.
Ces visions nous obligent, et elles nous mobilisent !

Quelques unes, en particulier, dessinent mon propre sentiment.
D’abord l’image de François de Laval, premier évêque de Québec, prenant possession d’un diocèse qui, à sa mort, couvrait les 4/5e de l’Amérique du Nord !
L’image de la corvette La Capricieuse, rentrant en 1855 dans le port de Québec, et rétablissant le premier contact commercial avec la France après un siècle de conquête anglaise !
L’image du général de Gaulle, surtout, traversant les foules canadiennes ; explorant avec Jean LESAGE les transformations de la « révolution tranquille » ; et rendant une dynamique neuve à la relation franco-québécoise !

Pour moi, la réalité québécoise est au point de rencontre de toutes ces images.
Elle est là où l’héritage français rejoint l’esprit de frontière.
Elle est là où quatre siècles d’Histoire aboutissent à la technologie de demain.
France et Québec partagent ce privilège d’être des terres d’identité ; des terres qui comptent sur leur passé pour renforcer leur place dans la mondialisation.
C’est ce qui fait d’elles des terres d’accueil, fortes de leur caractère et ouvertes à la différence.
C’est aussi ce qui fait d’elles des terres d’émotion.

Mes chers amis,
Le creuset de cette identité, le creuset de cette émotion, c’est la langue.
Défendre une langue, c’est défendre un certain regard porté sur le monde.
Partager une langue, c’est projeter sur l’avenir l’éclairage d’une même expérience, d’une même mémoire.
Ce n’est pas se plier au moule d’une expression unique, d’une pensée dominante.
Au Québec, vous nous montrer tous les jours que la francophonie est plurielle.
Vous nous montrez aussi qu’elle est vivante, moins conservatrice que créatrice, moins défensive qu’inventive.
En France, quand on rend compte de la francophonie au Québec, on prend toujours les mêmes exemples de néologismes : « clavardage » pour « chat » ou « pouriels » pour « spams ».
Moi, je crois que ces exemples sont positifs, mais je crois aussi qu’il y a beaucoup plus que cela dans le combat d’une langue.
Il y a l’affirmation d’une existence politique et sociale.
Il y a la conscience permanente que rien n’est jamais acquis – ni le rythme, ni les couleurs, ni la présence familière du langage.
Il y a l’effort pour faire vivre une langue qu’on n’illustre pas mot par mot, mais texte par texte, roman par roman, chanson par chanson !
La vivacité de la francophonie, ce n’est pas l’invention de quelques termes, si sympathiques soient-ils, qui la prouve ; c’est la présence ici, sur le sol québécois, de centaines d’écrivains du monde entier, qui ont choisi de s’installer ici pour poursuivre leur œuvre ! C’est la capacité de votre province à attirer et à amplifier des voix originales.
Vos chanteurs, Gilles VIGNEAULT, Robert CHARLEBOIS ou Corneille, réveillent notre langue.
Robert LEPAGE, Michel TREMBLAY, et Wadji MOUAWAD, qui sera artiste associé du Festival d’Avignon en 2009, la font vivre au théâtre.
Ici, la version originale est en version française !
Voilà la vitalité qui doit nous guider en France et en Europe, où les combats du français restent des combats quotidiens !

Sur des points aussi essentiels que celui de la langue, nous avons autant à recevoir du Québec qu’il n’a à recevoir de nous.
Forts de cette complémentarité, ce que nous essayons de faire avec le Premier Ministre Jean Charest est d’aller plus loin ensemble.

J’ai décrit en d’autres lieux l’importance d’instaurer entre nous un nouvel espace de mobilité et de coopération économique.
Je veux souligner ici l’attachement de la France à une coopération universitaire encore plus large, encore plus poussée.
6 000 ou 7 000 étudiants français fréquentent déjà les universités québécoises. Je souhaite que la France reçoive d’avantage d’étudiants québécois.
Elle y travaille d’ailleurs en améliorant leurs conditions d’accueil et de logement. La mobilité des étudiants sera un enjeu majeur dans une économie mondiale de la connaissance.
C’est pourquoi je me félicite également de la signature d’une nouvelle entente de coopération universitaire entre France et Québec.
Elle crée un Conseil franco-québécois de coopération universitaire, dont les priorités sont la mobilité professorale et la création de partenariats stratégiques en matière d’enseignement et de recherche.
Elle donnera une nouvelle impulsion à nos échanges, en prenant en compte les nouveaux besoins des établissements d’enseignement supérieur français et québécois.
L’intérêt de l’Université française pour le Québec se manifestera aussi par la présence à Québec, en septembre prochain de près de 80 établissements d’enseignement supérieur français, à l’occasion des Rencontres des Acteurs de la Coopération Universitaire.

Je crois à une même coopération dans le domaine de la santé.
En mai 2009, la 3e édition du Forum franco-québécois sur la santé sera consacrée au cancer.
A Laval, l’INSERM français et le Fonds de Recherche en Santé québécois viennent de signer une lettre d’intention pour mener des recherches coordonnées sur la maladie d’Alzheimer.
Un autre accord a été signé dans le domaine des applications entre le Centre Européen de Recherche en Imagerie Médicale et l’Institut national de la recherche scientifique du Québec.

Je crois aussi à plus de convergence entre nous dans le domaine du développement durable et de l’environnement.
Le Québec est la première province à mettre en place un plan intégré de réduction des gaz à effet de serre. Il affiche un bilan enviable pour la gestion de l’eau, les énergies renouvelables et la protection de son extraordinaire patrimoine naturel. Il doit jouer un rôle moteur à l’intérieur du Canada – dont nous comprenons les contraintes spécifiques – pour rapprocher le pays des efforts poursuivis en Europe par la recherche et par la loi.
La France, pour sa part, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 20% d’ici 2020.

Je crois enfin à l’intérêt de notre réflexion partagée dans le domaine de la modernisation de l’État.
Les réformes entreprises ici en la matière constituent pour nous, Français, un exemple stimulant.
Le président de la République a engagé, vous le savez, une révision générale des politiques publiques.
Dans ce contexte, les réflexions du Comité Franco-québécois de Coopération en matière de réforme de l’État nous sont précieuses, notamment quand elles concernent la qualité des services rendus aux citoyens, et l’évaluation des politiques publiques.

Mesdames et messieurs,
Chers amis,
Depuis 1977, les visites alternées des Premiers ministres français et québécois sont une illustration de notre relation particulière.
Québec et France peuvent compter sur leur histoire partagée.
Ils peuvent compter sur l’esprit de fidélité qui les engage.

C’est à trois exemples de fidélité que vous me permettrez d’être sensible ce soir.

En 1609, Samuel de Champlain accompagnait un groupe d’Indiens Hurons et Algonquins jusqu’au rives du lac qui porte aujourd’hui son nom.
Il nouait avec eux la première alliance entre Français et nations autochtones.
Je salue au premier rang des amis de la France le Grand Chef de la nation huronne-wendat, qui nous fait ce soir l’honneur de sa présence. Je rends hommage à travers lui au peuple huron, allié indéfectible de la Nouvelle France, et à l’ensemble des Premières Nations.

Le 6 juin 1944, le régiment d’infanterie de la Chaudière prenait pied sur la plage de Juno, en Normandie. Avec le commando Kieffer des fusiliers marins, il fut la seule unité francophone à participer au Débarquement.
Je rends un profond hommage de gratitude à ses représentants, dont les Normands n’ont jamais oublié le rôle, et qui ont associé des voix françaises aux premières heures de liberté du pays.
Ils savent que les vétérans québécois et canadiens sont toujours accueillis en France avec la même intense émotion.

En 1968, enfin, l’Office Franco-Québécois pour la Jeunesse entreprenait sa mission de rapprochement entre les jeunes de nos deux pays.
Il l’exerce aujourd’hui avec fidélité et avec efficacité depuis quarante ans.
Je félicite à travers lui les associations franco-québécoises et les organismes liés à la relation franco-québécoise, dont les liens tissés entre nos deux sociétés sont les succès constants.

Mesdames et messieurs,
L’engagement noué entre nous est fort. Il est durable.
Il puise au plus profond de cette émotion partagée dont peu d’autres pays peuvent se prévaloir.
Je compte sur tous les membres de la communauté française pour contribuer à la permanence et à l’originalité d’une société franco-québécoise heureuse.
Ils peuvent compter sans réserves sur la passion québécoise de la France !

publié le 09/07/2008

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