Bernard Alaux à la barre de Cap Sciences

A l’occasion de sa participation au Congrès de l’Association des communicateurs scientifiques le 6 juin prochain à Montréal, Bernard Alaux, directeur et co-fondateur de Cap Sciences, CCSTI de Bordeaux, répond à nos questions sur l’actualité de la culture scientifique. Numérique, entrepreneuriat, sciences participatives... : la culture scientifique innove et fait face aux baisses de subventions publiques.

Au Québec, les restrictions budgétaires poussent les organismes de culture scientifique à repenser leurs modèles économiques et à chercher de nouvelles pratiques. Comment se porte la culture scientifique en France ?

La culture scientifique en France n’échappe pas à la crise économique mondiale qui entraîne une baisse conséquente des aides publiques –Etat et Collectivités territoriales. On peut estimer la baisse moyenne de 10 à 20 % des aides attribuées au fonctionnement des organismes culturels en France. La culture qui est souvent vécue comme un centre de coût est en première ligne des secteurs victimes des contraintes et réductions budgétaires.
Si on change la vision de la culture et qu’on la considère comme un secteur créateur de valeur culturelle, sociale ou économique on peut alors oser imaginer de nouveaux modèles économiques et changer de paradigme. L’enjeu, tout en restant surtout dans l’intérêt général, est de changer son regard sur la place de la culture dans l’écosystème sociétal. La culture par ses actions participe largement au développement local. Elle peut enrichir les actions culturelles, éducatives traditionnelles d’actions sociales, touristiques, économiques. On peut passer à l’entrepreneuriat culturel qui permet d’avoir un retour d’investissement sociologique, économique fort et innovant. Il faut sortir de la logique de l’assistanat. Cela suppose de nouvelles formes d’organisation, de pratiques, d’outils, de publics visés. Cela peut passer par des actions mutualisées, en synergie avec de nouveaux acteurs de son propre secteur ou élargies à d’autres environnements. Il faut savoir mettre en exergue la création de valeur que la culture apporte dans le développement territorial.

Pouvez-vous nous présenter Cap Sciences, le centre de culture scientifique que vous avez contribué à développer à Bordeaux et que vous dirigez ? Quels étaient les objectifs lors de sa création ? Quels sont les prochains grands projets ou prochaines étapes ?

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Bracelets CYou / Crédit : Cap Sciences

Cap Sciences est installé sur 3600 m2 depuis 20 ans sur les quais de Bordeaux, la métropole de la région aquitaine. Aujourd’hui c’est un des lieux culturels les plus visités de Bordeaux, ce qui prouve que la culture scientifique devient une vraie culture qui correspond à une demande forte de la part des publics. Cap Sciences conçoit et réalise de grandes expositions, anime des rencontres, débats entre les scientifiques, les chercheurs, les industriels et les publics béotiens ou spécialistes, jeunes ou en famille. Cap Sciences développe aussi de l’ingénierie de projet qui l’amène à être assistant à maitrise d’ouvrage, à accompagner sur l’écriture de programmation d’espaces innovants, à intervenir sur le développement de nouveaux usages en utilisant les outils numériques. En ce moment Cap Sciences participe à l’itinérance de Lascaux3 dans les grandes capitales mondiales et accompagne le département de la Dordogne dans le suivi architectural et scénographique du grand projet de Lascaux4 qui est la réplique complète de la grotte originelle. Cap Sciences a initié et pilote un important programme INMEDIATS qui a été retenu aux Investissements d’Avenir. L’enjeu de ce programme au-delà d’une nouvelle forme de gouvernance inter-centres est de proposer avec 6 centres de sciences français d’innover dans la médiation sur les territoires grâce aux dispositifs numériques pour amener les jeunes de 15 à 25 ans à s’intéresser aux sciences et aux techniques. Ce programme de 5 ans aboutira dans un an et demi à la création de nouveaux lieux et de nouveaux services avec une évaluation de l’impact des actions.
Si le début de Cap Sciences était plutôt centré sur « l’esprit découverte » et expliquer les phénomènes scientifiques sur le mode « comment ça marche », aujourd’hui nous sommes plus dans des démarches qui visent à associer le visiteur et des partenaires autour du « générons ensemble ».

Cap Sciences est passé de l’écosystème du début réduit à la culture et l’éducation pour le compléter aujourd’hui des écosystèmes sociaux, touristiques, économiques. Cap Sciences est un lieu qui crée du lien. Cap Sciences investit 25% de son budget actuel en Recherche & Développement autour de la continuité de visite grâce au dispositif navinum.net qui est en open source. Il s’agit de permettre de suivre le visiteur d’établir une relation durable et en fonction de son profil d’adapter les contenus en lien avec son niveau de compétences et/ou de ses centres d’intérêt.

Vous êtes invités au Congrès de l’Association des communicateurs scientifiques pour parler plus particulièrement de l’utilisation du numérique dans la culture scientifique. Les pratiques numériques sont-elles bien développées dans la CST en France ? Le numérique représente-t-il une solution pour (re)conquérir certains publics (jeunes, populations éloignées des villes…) ?

Les pratiques numériques sont aujourd’hui de plus en plus répandues dans les pratiques culturelles de nos centres de sciences. Les outils digitaux font partie intégrante du quotidien des jeunes notamment. Il est important d’en tenir compte dans l’offre proposée. Ces outils numériques doivent permettre d’établir un autre rapport temps/espace du visiteur à la culture. N’importe où, n’importe quand, n’importe qui. Ces pratiques doivent venir compléter l’interactivité humaine qui me semble toujours incontournable et essentielle. Mais le numérique doit venir enrichir la relation au visiteur ou pratiquant de la culture scientifique pour lui permettre de pénétrer dans l’univers des sciences quand bon lui semble, chez lui, en mobilité ou dans nos centres.
Le numérique permet aussi d’initier de nouvelles formes de relation avec le public, de mise scène de la relation, comme de mise en scène de la connaissance. Les mutualisations et synergies sont aussi plus faciles avec nos partenaires grâce à ces outils. Des expériences sont menées actuellement sur ce sujet dans le cadre du programme INMEDIATS (Inmediats.fr) autour des réseaux, des serious game, des FabLab, des LivingLab, des nouvelles formes et de nouveaux supports d’éditorialisation. L’enjeu est d’impliquer le public dans les sciences participatives pour être acteur et complice de la science en train de se faire.

Plusieurs exemples peuvent illustrer des démarches innovantes dans le domaine du numérique :

  • Cap Sciences vient de livrer CLIM’WAY PARIS un serious game sur le développement durable intégrant les données réelles liées à l’environnement de la ville de Paris. Il s’agit d’initier des actions par des jeux de rôle (élus, citoyens, industriels) pour diviser par 4 les gaz à effet de serre de la ville de Paris dans 50 ans (clim’way Paris.fr).
  • Dans la grande exposition Cervorama aujourd’hui présentée à Bruxelles, un LivingLab « le CognitiLab », était intégré dans l’exposition ce qui a permis au laboratoire de recherche bordelais sur les neurosciences de récupérer 60 000 données sur les capacités d’attention et de mémorisation des visiteurs qui ont participé aux interactifs dédiés de l’exposition.
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    Le CognitiLab de l’exposition Cervorama / Crédit : Cap Sciences
  • Dans l’exposition actuelle Odyssée 22 Oculus Rift ont été mis en batterie pour permettre aux visiteurs d’effectuer en 9 mn un voyage en 3D dans l’espace grâce à la réalité virtuelle.
  • Sur la relation constante au visiteur, notamment la continuité de visite, avec Cyou (navinum.net) la relation gamifiée permet au public d’acquérir un statut qui lui offre la possibilité de passer de simple néophyte, engagé, pro-actif, contributeur à prescripteur de Cap Sciences.
  • Des expériences sont en cours avec Cyou1 en partenariat avec Imagination for People au Canada autour de projets collaboratifs qui permettent à des communautés d’intérêt sur les réseaux de s’auto-organiser, d’identifier des projets et de les réaliser. Comment les amener à passer de réactifs à pro-actifs.
  • EchoSciences à Grenoble offre un outil de veille et d’animation territoriale centré sur l’utilisateur qui partage sa veille, ses notifications, ses contenus
  • Maker Sciences à Toulouse est une plateforme collaborative dédiée aux projets de médiation des sciences. Elle permet aux utilisateurs de se mettre en contact, de discuter, de proposer des projets sur un Forum ou partager des expériences.

Malgré une langue commune, peu de projets de culture scientifique franco-québécois voient le jour. Pensez-vous que cette relation pourrait être davantage développée ?

Le Québec a toujours été exemplaire, structuré et innovant dans tout ce qui est médiation des sciences. Le Québec est pour nous référent dans ce secteur. Des projets de recherche dans le domaine de la médiation des sciences seraient largement à développer d’une façon plus intense. Là encore les outils numériques devraient favoriser ces partenariats, ces échanges, ces démarches qui nous permettraient d’être « gagnant – gagnant » dans la capacité à établir des relations plus fortes avec les publics, plus permanentes, plus originales, mieux « designer ». Derrière ces envies il existe tout de même des dispositifs qui permettent de créer des relations entre nos deux pays qui ne demandent qu’à être connus et utilisés.

publié le 04/06/2015

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