Entretien : Manuel Schotté "La construction du "talent""

A l’occasion de sa venue à Montréal pour la présentation de son livre "La construction du « talent ». Sociologie de la domination des coureurs marocains", Manuel Schotté nous fait le plaisir de répondre à nos questions.

JPEG Votre livre part du constat que les Marocains, Kenyans et Ethiopiens dominent les courses de fond et demi-fond. Pourquoi cette discipline en particulier s’est-elle développée au Maroc (pays auquel s’intéresse votre livre) ?

Le développement de la course à pied au Maroc est indissociable de la période du Protectorat et des dynamiques de diffusion socialement contrastées des pratiques sportives qui s’y expriment. Alors que les pratiques sportives considérées comme « nobles » en métropole sont réservées aux colons, les pratiques populaires (comme la course par exemple) sont ouvertes aux populations locales. Et à mesure que des jeunes marocains se mettent à briller dans les épreuves de cross-country, on repère une désertion progressive des enfants de colons dans cette discipline. La course à pied devient donc très précocement une « spécialité marocaine ». Ces dynamiques d’affectation et d’appropriation différentielles de la pratique sont ensuite renforcées par l’institution militaire : certains régiments de tirailleurs marocains montent, à compter des années 1930, des équipes de crossmen en leur offrant des conditions de pratique alors inédites en métropole. Cela conduit à ce qu’une large part de l’élite française de la période qui suit soit composée de tirailleurs marocains dont certains en viennent à porter les couleurs de l’équipe de France lors de compétitions internationales.
Ces succès, décrits comme des symboles de la grandeur de la France, sont dans le même temps investis par des leaders nationalistes qui y voient une façon de prouver que les colonisés peuvent rivaliser avec, et même devancer, les colons à leur propre jeu. Ces leaders vont donc, à leur tour, conforter l’importance que revêt la course à pied au Maroc avant et après l’Indépendance. Cela débouche ensuite sur la mise en place d’un modèle – financé par l’Etat et unique dans l’espace sportif marocain – de détection, de sélection et de formation systématiques d’athlètes ; modèle qui a contribué à faire émerger quantité de coureurs marocains de très haut niveau sur la scène internationale.

Il faudrait ainsi plutôt voir une origine historique et sociale au développement de ce sport au Maroc et non pas des « prédispositions physiques et génétiques », selon une idée assez répandue. Pourquoi de tels préjugés restent aussi présents ?

Loin d’être la résultante de supposées différences constitutionnelles, la réussite internationale des coureurs marocains (la chose vaut aussi pour leurs homologues kenyans et éthiopiens) est en fait un construit social inscrit dans la durée. Ces coureurs n’ont rien d’une génération spontanée mais sont passés par le filtre d’un système de sélection aussi implacable que sélectif qui contribue à faire de ceux qui en sortent indemnes des athlètes de rang international. La vraie raison de leur succès est donc à chercher du côté de l’histoire, seule à même d’expliquer pourquoi la course de fond fait l’objet d’un tel investissement au Maroc.
Cette lecture est ainsi en contradiction avec les idées les plus répandues qui rapportent de façon quasi-invariable le succès des coureurs africains à des propriétés fondées en nature. Ces idées, aussi courantes que fausses, procèdent tout à la fois d’une méconnaissance de ce que sont les conditions d’existence et de préparation de ces athlètes et de la projection sur eux de fantasmes sociaux. Il est frappant de voir que, en dépit des démentis empiriques évidents, cet argumentaire est toujours remis sur le devant de la scène, médiatique notamment. A y regarder de près, on a l’impression que dans l’esprit des commentateurs ces succès devraient nécessairement être rapportés à des différences naturelles pour être acceptables : alors que les victoires de sportifs européens ou nord-américains ne mobilisent jamais le registre d’une prétendue supériorité corporelle de ces populations, c’est toujours cet argument qui est développé pour les coureurs issus d’Afrique du Nord ou de l’Est. Tout se passe comme si ces succès devaient être fondés en nature pour être admissibles.

Dans votre livre vous parlez également de « marché de l’offre et de la demande » appliqué au domaine sportif. Pouvez-vous nous décrire l’organisation de ce système ?

L’espace sportif est souvent décrit comme un marché « pur », où les plus performants sortiraient naturellement du lot des pratiquants. Cette vision est particulièrement prégnante à propos de la course à pied, souvent perçue comme le sport le plus « naturel » qui soit. Parce qu’elle utilise une donnée de base de la locomotion humaine (le fait de courir) et parce qu’elle est sans coût et peut être pratiquée par tous et partout, cette discipline serait le lieu d’une concurrence parfaite, car non entravée par des déterminants matériels d’accès à la pratique. Suivant ce point de vue, les coureurs les plus doués sortiraient inéluctablement de la masse des concurrents « ordinaires ».
Là encore, cette vision simpliste ne résiste pas à l’analyse et il faut lui substituer une approche qui montre que le succès sportif procède d’une double construction sociale : construction sociale de l’offre, d’une part, avec la production d’athlètes dotés des dispositions et des capacités qui les rendent aptes à investir le marché athlétique international ; construction sociale de la demande, d’autre part, avec l’émergence d’une forme professionnelle très particulière en athlétisme à compter des années 1980. Caractérisé par une précarité structurelle, le marché athlétique ne constitue un « appel d’air » que pour des athlètes disposés à endurer sa difficulté, comme le sont les athlètes marocains, kenyans et éthiopiens. Il est en effet possible d’objectiver qu’à mesure que ce professionnalisme se développe, les coureurs européens et nord-américains se désinvestissent de l’athlétisme de compétition. Au lieu de postuler que le succès des athlètes africains procède d’une supériorité foncière, il faut donc considérer que leur réussite procède d’un remplacement de l’élite. Plus globalement, un tel modèle permet de rendre compte du caractère mouvant de la hiérarchie athlétique internationale, chose impossible lorsque l’on invoque des propriétés invariantes comme un supposé don naturel pour la course à pied.

Séminaire "Devenir champion : la construction sociale et politique du « talent »"
Chaire d’études de la France contemporaine
Mardi 29 avril - 13h à 15h30
Université de Montréal
Carrefour des Arts et des Sciences
Pavillon Lionel Groulx
Salle C2059

publié le 18/05/2014

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