Entretien avec Alain Fuchs, Président du CNRS

A l’occasion de sa visite au Québec, Alain Fuchs, Président du CNRS, nous fait l’honneur et le plaisir de répondre à nos questions sur la coopération entre cet organisme de recherche français emblématique et les universités canadiennes.

Alain Fuchs, Président du CNRS. Crédit : Photothèque Francis VERNHET - JPEG

Votre visite à Montréal s’inscrit dans une collaboration riche entre le CNRS et les universités du Québec. Les autorités scientifiques du Québec se félicitent du dynamisme des laboratoires mixtes. Pouvez-vous nous parler de la place qu’occupent ces coopérations dans le paysage international ?

En termes de copublications avec le Canada, la France occupe le 3ème rang, après les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Le CNRS représente 50% de la contribution française, ce qui correspond à 1 225 publications annuelles cosignées par des chercheurs du CNRS et des partenaires canadiens. Notre coopération institutionnelle avec le Canada remonte à plus de 40 ans. Ainsi, le CNRS collabore avec le Conseil National de Recherche du Canada (CNRC) depuis 1971. L’action phare de notre engagement commun est le financement, depuis 1979, à hauteur de 42,5% chacun, du Télescope Canada-France-Hawaï, l’un des plus performants dans la classe des télescopes de 4 m.

Pour situer l’intensité de notre coopération avec le Canada, il suffit de se pencher sur les partenariats structurants en cours. Ainsi, on compte 15 Programmes Internationaux de Coopération Scientifiques, dont 8 impliquent des laboratoires du Québec, qui s’inscrivent, entre autres, dans les domaines des neurosciences, des sciences de l’ingénieur, des matériaux et des sciences sociales. On dénombre aussi 7 Groupements de Recherche Internationaux (GDRI), qui sont des réseaux permettant la coordination d’activités de recherche et la mobilité des chercheurs de part et d’autre de l’Atlantique. Les domaines concernés sont notamment les sciences sociales, des matériaux, des nanotechnologies et de la biodiversité.

Nous disposons également de 6 Laboratoires Internationaux Associés (LIA), dont 4 avec des universités québécoises. Ce sont des laboratoires sans murs qui permettent de développer des projets de recherche communs. Les LIA avec le Canada se trouvent dans les domaines des plasmas, des mathématiques, de la biodiversité et des TIC.

Enfin, il existe actuellement 4 Unités Mixtes Internationales Canada, dont 3 dans la Province du Québec. Ces unités sont de véritables laboratoires conjoints, au sens physique et scientifique du terme. Ce sont les fleurons du dispositif de coopération international du CNRS, qui en compte 31 dans le Monde. Les 4 unités mixtes internationales canadiennes se trouvent à l’Université de Montréal, dans le domaine des mathématiques, à l’Université de Sherbrooke, sur les Nanotechnologies, à l’Université Laval, en recherche arctique, et à la University of British Columbia de Vancouver, également en mathématiques.

La coopération scientifique que le CNRS mène avec les équipes des universités canadiennes, est empreinte d’excellence à tous les niveaux et a donné de résultats de qualité, reconnus sur la scène internationale. Le nombre des copublications, les 15 PICS , les 7 GDRI , les 6 LIA, les 4 UMI, sans oublier le nombre très important de thèses en cotutelle, témoignent du développement constant de cette coopération et de sa structuration. Si elle est bien ancrée au Québec, elle se tourne également vers les provinces anglophones de l’Ontario, de la British Columbia et l’Alberta. Le CNRS poursuivra son effort de structuration de la coopération avec le Canada.

Quelles sont les perspectives nouvelles envisagées, notamment à Montréal ?

Nous sommes très attentifs au projet de transformation, à horizon 2018, de l’ancienne gare de triage d’Outremont en un campus urbain intégré. Le site a vocation à devenir un des pôles d’innovation principaux de Montréal. Et cette approche présente beaucoup d’intérêt pour le CNRS.
Le cœur du développement du site d’Outremont sera le Complexe des sciences de l’Université de Montréal, avec deux pavillons totalisant près de 60 000 mètres carrés et qui accueilleront des salles d’enseignement, des laboratoires et des bibliothèques pour les départements de chimie, de physique, de sciences biologiques et de géographie. En outre, Polytechnique Montréal y disposera d’un pavillon de plus de 20 000 mètres carrés pour loger son Département de génie physique, et le centre Énergie, Matériaux et Télécommunications de l’Institut National de Recherche Scientifique (INRS) s’installera également sur le site. La synergie entre ces 3 acteurs fera naître un Institut des matériaux de pointe et des nanotechnologies qui sera le plus important du Canada.

Je me suis entretenu récemment avec Geneviève Tanguay, Vice-Rectrice pour la Recherche de l’Université de Montréal, et nous sommes convenus d’organiser un séminaire franco-québécois pour une recherche collaborative et interdisciplinaire autour du site d’Outremont et, notamment dans le domaine des matériaux de pointe et nanotechnologie. Ce séminaire permettra d’identifier les grandes thématiques de collaboration entre le CNRS, l’Université et l’INRS pouvant faire l’objet d’un soutien du CNRS, de l’Université de Montréal et de l’INRS dans un environnement d’innovation dans lequel les institutions, les universités et les entreprises interagissent.

Vous participez à l’ouverture de l’assemblée annuelle des Chaires d’excellence en recherche du Canada, co-organisée par l’Unité Mixte Internationale (UMI) Takuvik. Ce programme de partenariat entre le CNRS et l’Université Laval vise à identifier les impacts des perturbations climatiques actuelles sur les écosystèmes arctiques. Une autre structure CNRS, l’observatoire homme-milieu OHMI Nunavik a été mise en place fin 2013. Quels sont les enjeux et les intérêts de la recherche française en Arctique ?

L’effort de recherche en Arctique de la communauté française se distingue particulièrement par ses travaux sur les paléoclimats, le changement climatique actuel en Arctique et ses impacts sur les plus basse latitudes, les rétroactions entre l’évolution du pergélisol et le climat, l’évolution des cryosphères terrestre et marine, les mutations physiques au sein de l’océan, les impacts de tous ces changements sur les écosystèmes arctiques et les société inuit en termes d’économie, de santé, de sociétés et de leur devenir. C’est sur ces différents fronts que la communauté française contribuera à l’effort de recherche international en zone arctique. Globalement, il s’agit pour nous de mieux déterminer la trajectoire future de l’Arctique grâce à une meilleure compréhension du fonctionnement actuel et passé des écosystèmes, des géosystèmes, des anthroposystèmes et des co-évolutions Sociétés Environnements.

La communauté scientifique française est présente en milieu polaire depuis des décennies. Ses activités en Antarctique soutenues entre autres par l’Institut Paul-Émile Victor, sont à l’origine de plusieurs de nos champs d’excellence scientifique. Nous sommes déjà très actifs en Arctique comme l’atteste la production scientifique de nos chercheurs. Mais pour y déployer un effort de recherche à la mesure des enjeux, nous mettons actuellement en place une stratégie de coordination des nombreuses disciplines impliquées, de prise en compte des préoccupations des communautés Inuit dans le cadre de recherches participatives, et d’intégration internationale. L’Observatoire Hommes-Milieux International Nunavik, co-construit avec le Centre d’Etudes Nordiques et l’Administration Régionale Kativik, créé par le CNRS et le CEN en 2012 et qui est intégré dans le Labex Dispositif de Recherche Interdisciplinaire sur les Interactions Hommes-Milieux(DRIIHM) porté par le CNRS, est particulièrement exemplaire de cette démarche. C’est à ces fins qu’un programme national, le Chantier Arctique Français (French Arctic Initiative) voit actuellement le jour, et travaille en partenariat étroit avec le CNRS et l’Institut Polaire Paul-Emile Victor.

Plus généralement, quelles sont les grandes priorités du CNRS en matière de recherche ?

Dans le cadre de mon second mandat, je me donne comme premier objectif de renforcer encore la visibilité de la recherche française à l’international. Le CNRS est intimement lié au développement de nos universités (90% de nos unités de recherche sont des unités mixtes en partenariat avec les universités). C’est un des principaux buts de la politique de site que mène le CNRS qui doit contribuer à renforcer la présence et la visibilité internationale de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Notre visibilité et notre réputation tiennent pour partie aux outils développés au cours des années pour soutenir les collaborations internationales : le CNRS pilote 105 groupements de recherche internationaux (GDRI), 160 laboratoires internationaux associés (LIA) et 31 Unités Mixtes Internationales (UMI) – dont les 4 au Canada comme je le disais en introduction. Ces outils doivent être mis, plus qu’aujourd’hui, au service de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’objectif est d’élaborer conjointement avec les sites de recherche universitaire des politiques internationales de recherche ciblées, s’appuyant autant que nécessaire sur les outils que le CNRS met à disposition et qui ont fait leurs preuves.

Je souhaite aussi mettre en place une politique d’amplification de la création de laboratoires communs avec des partenaires industriels. Il existe à ce jour 4 UMI sur les 31 existantes qui ont été créées en étroite coopération avec de grands groupes industriels français ou européen.

Pour en savoir plus :
Site internet du CNRS
La Direction Europe de la recherche et coopération internationale

publié le 11/04/2014

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