Entretien avec François Houllier, Président de l’INRA

A l’occasion de sa visite à l’Université Laval, François Houllier, Président de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) , nous fait l’honneur et le plaisir de répondre à nos questions sur la coopération entre cet organisme de recherche français emblématique et cette université québécoise.

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Sécurité alimentaire, limitation du gaz à effet de serre d’origine agricole, adaptation de l’agriculture et des forêts au changement climatique : vous êtes impliqué dans une réflexion aux enjeux considérables. Quel est l’état des lieux que vous pouvez dresser en quelques mots ?

Les questions relatives à l’alimentation et à l’agriculture sont revenues à l’agenda international, aussi bien scientifique que politique, depuis une petite dizaine d’années. Ce retour est motivé par la prise de conscience des défis liés à la conjonction de plusieurs phénomènes : la poursuite de la croissance démographique, certes atténuée, et la transition nutritionnelle en cours dans de nombreuses régions du monde, notamment dans les pays émergents ; l’ampleur attendue du changement climatique et des atteintes à la biodiversité si nos sociétés ne modifient pas leurs comportements et modes de vie ; le besoin d’assurer la transition d’une économie fondée sur le carbone fossile vers une économie plus économe en carbone et utilisant du carbone renouvelable ; les impacts de ces différents changements sur la sécurité alimentaire avec la persistance d’un nombre élevé de personnes mal nourries et l’émergence de l’obésité. Ce retour se traduit, entre autres, par une forte demande de recherche et d’innovation dans l’ensemble du domaine défini par le tripode alimentation-agriculture-environnement et par ses interfaces avec l’énergie, la chimie, la santé et le développement des territoires.

Comment intégrez-vous les avancées de la recherche et les innovations technologiques dans vos programmes ?

Il y a naturellement des interactions entre l’exploration des fronts de science, les innovations technologiques et les programmes de recherche que nous menons. Les percées scientifiques comme les avancées technologiques ont, comme dans d’autres disciplines, un impact sur nos recherches et leur programmation. Par exemple, les développements en génomique permettent d’accéder progressivement à l’identification et à la caractérisation fonctionnelle des écosystèmes microbiens, depuis les systèmes digestifs jusqu’aux pathosystèmes végétaux et animaux ou à des milieux aussi complexes que les sols. Dans un registre différent, les progrès des capteurs et des technologies de l’information ouvrent des pistes nouvelles de recherche sur le pilotage des cultures et en amélioration des plantes, les biotechnologies industrielles suscitent des développements remarquables pour la production de molécules et de produits biosourcés, dérivés de la biomasse. Dans certains cas, nos recherches contribuent directement à des percées scientifiques de portée plus générale : la modélisation du métabolisme de certaines bactéries ou de la morphogenèse végétale nous placent aux frontières de la connaissance en biologie des systèmes. Dans notre domaine, plus peut-être que dans d’autres, les innovations ne sont pas que technologiques : l’organisation des exploitations agricoles, les coordinations nécessaires dans les territoires, par exemple au niveau des bassins versants, la réduction des pertes et déchets dans les systèmes alimentaires, la valorisation des services écosystémiques ou la gestion des ressources naturelles mettent en jeu des innovations systémiques, sociales, organisationnelles.

L’INRA et l’université Laval coopèrent dans le domaine de la recherche. Pourriez-vous nous expliquer le contenu de cette coopération ?

Les coopérations scientifiques avec l’Université Laval sont anciennes et nombreuses. Elles portent sur des sujets variés, elles concernent de nombreux sites de l’INRA et beaucoup — potentiellement tous ! — de nos domaines et thèmes de recherche. Par exemple : l’écologie et la pathologie forestière ainsi que la génomique des arbres qui mettent en jeu des équipes françaises situées à Bordeaux, Orléans ou Nancy ; les propriétés et la transformation du lait que nous étudions à Rennes ; les sciences animales avec des équipes situées à Tours et Rennes ; les sciences économiques et la sociologie de l’innovation, avec des collègues dijonnais ou grenoblois. Et, bien sûr, le domaine de la nutrition avec des chercheurs lyonnais, clermontois et avec notre unité NutriNeuro de Bordeaux qui a établi au cours des dernières années un partenariat prometteur avec des équipes de l’Université Laval sur les relations entre nutrition et santé du système nerveux central. C’est cette coopération qui vient de donner lieu à la signature d’une lettre d’intention en vue de la création d’un laboratoire international associé pour renforcer les interactions et placer notre collaboration transatlantique au cœur d’un réseau. J’espère que nous pourrons dans les années qui viennent formaliser quelques autres des belles collaborations que nous entretenons avec l’Université Laval.

Avez-vous de nouveaux projets au Québec ou au Canada ? De nouvelles formules de coopération ? Les collaborations avec les acteurs internationaux sont-elles indispensables dans le contexte actuel ?

Le Canada est, après les États-Unis d’Amérique, le deuxième pays avec lequel nous avons des partenariats : plus de 650 publications scientifiques communes sur la période 2008-2012 ! Au Canada, l’Université Laval est notre deuxième partenaire, après le service fédéral Agriculture et agroalimentaire Canada. Quand je l’ai visitée, j’ai été frappé par le nombre de chercheurs et de professeurs ayant des liens de toute nature (année sabbatique, encadrement d’étudiants, missions, projets, …) avec des équipes de l’INRA ou de nos partenaires français. Je préside par ailleurs l’alliance nationale de recherche en environnement, AllEnvi, qui coordonne les recherches françaises dans les domaines de l’alimentation, du climat, de l’eau, de la biodiversité, des territoires : je sais que la plupart des autres organismes membres d’AllEnvi (BRGM, CIRAD, CNRS, CPU, IFREMER, IRSTEA, etc.) ont eux aussi des collaborations intenses avec des partenaires canadiens. Il y a donc évidemment beaucoup d’opportunités de collaborations nouvelles sur la base de ce tissu dense et vivant d’interactions. Ces collaborations sont bienvenues, et nécessaires, à plusieurs titres : elles contribuent au ressourcement scientifique et à l’ouverture des scientifiques des deux pays ; elles répondent aussi au besoin croissant de mettre nos intelligences et nos ressources en commun pour traiter des questions qui se situent aux interface ou dont l’ampleur est telle que les moyens séparés de chaque organisation de recherche, voire de chaque pays, ne suffisent pas — le séquençage des grands génomes végétaux, ceux du blé ou de certains arbres forestiers, illustre bien cette situation — ; elles portent aussi sur des enjeux dont la portée est globale — les questions du changement climatique, de la biodiversité ou de la sécurité alimentaire en sont des exemples. La question qui se pose dans ce cadre est celle des formes de coopération les mieux appropriées : la mobilité individuelle des chercheurs et des étudiants bien sûr ; le cofinancement de projets communs ; la création de laboratoires internationaux dès lors que les projets s’inscrivent dans la durée et ont un certain grain ; probablement, la création de réseaux internationaux dans certains cas ; la participation à des initiatives, alliances et consortia de portée globale. Il y a là un domaine de réflexion pour l’avenir : depuis 2012, nous conduisons ainsi une réflexion sur l’internationalisation de la recherche environnementale.

Comment la recherche et la formation aux cycles supérieurs s’articulent-elles dans le cadre des échanges universitaires entre la France et le Québec ?

L’articulation entre recherche et formation supérieure peut s’appuyer sur différentes modalités : les échanges universitaires et la mobilité des étudiants sont naturellement au cœur de cette articulation. Beaucoup de coopérations scientifiques ne sont possibles que grâce aux jeunes chercheurs en master, doctorat ou post-doctorat. La cotutelle de thèse avec une double expérience dans des laboratoires des deux côtés de l’Atlantique est ainsi une excellente opportunité pour les étudiants comme pour les laboratoires, pourvu que nous traitions efficacement et avec agilité la question du cofinancement de ces thèses. S’agissant de la recherche sur l’alimentation, l’agriculture et l’environnement, cette articulation peut s’appuyer en France sur les partenariats que l’INRA, organisme de recherche, a de longue date établi avec les écoles agronomiques et vétérinaires, partenariats qui sont aujourd’hui inscrits dans le cadre d’Agreenium un dispositif coopératif tourné vers l’international et que nous construisons depuis 5 ans. Cette articulation peut aussi bénéficier des relations que nous avons avec les nombreuses universités françaises avec lesquelles nous partageons des unités de recherche. C’est par exemple le cas avec l’Université de Bordeaux avec laquelle nous menons des recherches en nutrition — celles là même qui sont l’objet de la lettre d’intention qui vient d’être signée avec l’Université Laval —, en écologie forestière et sur le bois. Une autre forme d’articulation sera probablement fournie par l’enseignement à distance et les cours en ligne : il s’agit d’outils de formation auxquels les chercheurs sont susceptibles de contribuer et qui pourraient bénéficier de coopération entre nos deux pays.

Pour en savoir plus :
Site Internet de l’INRA
L’INRA à l’international

publié le 30/06/2014

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