Interview : Michel L’Hour, directeur du Drassm

29 mai, l’Islet/Mer. A l’occasion de sa participation au bar des sciences « Notre patrimoine sous-marin en péril ? », Michel L’Hour, Conservateur général du patrimoine et directeur du Drassm, nous fait le plaisir de répondre à nos questions.

Monsieur L’Hour, vous explorez les fonds sous-marins depuis plus de trente ans et dirigez le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (Drassm) depuis 2006. Vous devez bien connaître notre patrimoine archéologique sous-marin, y a-t-il beaucoup d’épaves dans les eaux françaises ?

Tout d’abord, il faut savoir que la France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) avec une superficie de 11 millions de kilomètres carrés [Ndlr : la ZEE s’étend à 200 milles des côtes soit environ 400 km. Cf schéma]. Nous sommes juste derrière les Etats-Unis, mais devant des pays comme l’Australie ou la Russie, grâce aux départements d’outre-mer et aux collectivités territoriales éparpillées dans tous les océans de la planète. PNG

Deuxième point important, lorsqu’on parle d’épaves, on imagine le plus souvent un navire reposant au fond de l’océan. Mais le monde des vestiges sous-marins ne se limite pas aux navires naufragés ! Juridiquement, on emploie le terme « épave » pour tout vestige d’origine anthropique. Les objets et les sites sont donc très variés : la grotte paléolithique sous-marine Cosquer (Marseille), des vestiges submergés tels que les restes d’une église dans le port de Cayenne, une carcasse d’avion et même un cimetière de mammouth au large de Port-en-Bessin dans la Manche ! Tous ces vestiges s’étalent sur une période allant de -28 000 ans à la seconde Guerre Mondiale.

On estime à 3 millions le nombre d’épaves dans le monde dont 200 000 dans les eaux sous juridiction française et 20 000 en France métropolitaine. Environ 13 000 épaves ont été repérées par le Service Hydrographique et Océanographique de la Marine (SHOM). Le Drassm en compte davantage car nous avons d’autres moyens pour la cartographie. Y sont en effet recensées des épaves qui sont à peine visibles sur le fond de la mer mais que nous avons repérées en plongée. Par exemple, en Méditerranée, entre 700 et 800 épaves ne sont pas recensées par le SHOM car il n’en reste que quelques vestiges. D’ailleurs, il reste sans doute de nombreuses épaves qui n’ont pas encore été repérées. Le patrimoine archéologique sous-marin français est très riche car les côtes françaises ont été sillonnées par des navires depuis l’Antiquité. En Méditerranée, on retrouve de nombreuses épaves de navires grecs, étrusques, romains ou sarrasins. Lors de l’exploration du Nouveau Monde, les navires européens ont longés les côtes françaises, de même que les bateaux à vapeur navigant vers l’Afrique du Sud en provenance de Londres. On a notamment retrouvé à Belle-île-en-en Mer un navire de la compagnie des Indes avec sa cargaison de porcelaine…

Avec une telle diversité de vestiges et des eaux territoriales d’une telle superficie, votre équipe ne doit pas s’ennuyer ! Comment est né le Drassm ? Existe-t-il des équivalents dans le monde ?

En effet nous ne nous ennuyons pas ! Nous sommes une quarantaine dans l’équipe mais il y aurait du travail pour une centaine de personnes ! Pour indication, notre nouveau navire, l’André Malraux, a été inauguré en 2012 et il a déjà parcouru plus de 35 000 kilomètres !

L’archéologie sous-marine est en quelque sorte une spécialité française : la première épave explorée l’a été entre 1907 et 1913 dans les eaux de la Tunisie, française à l’époque, les premières fouilles sous-marines ont eu lieu à Marseille, le premier scaphandre autonome a été mis au point par Jacques-Yves Cousteau et Emile Gagnan en 1943. En 1966, André Malraux fonde le Drassm, le premier service de recherches archéologiques sous-marines au monde. Depuis, la France reste leader dans ce domaine, en raison de l’étendue de sa ZEE mais aussi pour la nature des collections et des ressources et la diversité des sites et périodes historiques. L’archéologie représente un secteur important de la recherche française et de nombreux pays tels que la Chine, la Libye ou Taïwan sollicitent notre équipe en permanence pour divers projets d’exploration ou d’aide à la mise en place d’équipes spécialisées. Certains pays souhaitent également s’équiper de navires semblables à l’André Malraux et se tournent vers nous. Le Drassm effectue un travail unique au monde. Il y a bien quelques équipes spécialisées mais elles ne travaillent habituellement que sur des projets ponctuels, il n’y a pratiquement pas de recherches méthodiques quotidiennes comme nous le faisons. Le Canada en revanche a une équipe permanente à Parc Canada et a mis en place des programmes de fouille ambitieux comme l’étude du site de l’ancienne station baleinière et du baleinier basque de Red Bay dans le Labrador ou le projet de fouille de l’Empress of Ireland qui a coulé il y a tout juste 100 ans et qui fait l’objet de ce bar des sciences.

Il y a plus d’une centaine d’opérations d’archéologie sous-marine en France, c’est plus que dans le reste du monde.

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Le bar des sciences abordera donc le patrimoine sous-marin « en péril ». Quelles sont les principales menaces qui pèsent actuellement sur les épaves ?

Il y a tout d’abord le pillage, qui touche principalement les épaves accessibles à la plongée et se pratique à toutes les échelles. Individuelle tout d’abord : on parle ici des plongeurs qui souhaitent ramener un souvenir de leur expédition. Un petit prélèvement peut paraître insignifiant mais accumulés, ils participent à une destruction quotidienne des épaves. Certains plongeurs s’organisent en équipe pour piller les vestiges sous-marins. Le Drassm collabore activement avec la douane judiciaire pour traquer ces pilleurs. Le problème est loin d’être ponctuel, pour preuve, nous communiquons chaque semaine avec la douane pour enrayer ce phénomène. Enfin, il existe même des entreprises privées spécialisées dans la recherche et la fouille d’épaves. C’est le cas par exemple d’Odyssey Marine Exploration qui a notamment exploré une épave espagnole du 19ème et a « prélevé » des milliers de pièces d’or. Il a fallu de nombreuses années pour que ce trésor soit rendu à l’Espagne. La plupart des pays n’ont pas de ressources pour intervenir et comme les épaves ne sont pas explorées ni surveillées, il est très difficile de se rendre compte des pillages. Dans certains pays, des hommes influents touchent parfois de fortes sommes d’argent pour fermer les yeux.

Actuellement, le chalutage des grands fonds représente le plus grand danger pour les épaves. Ces zones n’étaient jusqu’ici pas impactées mais avec l’épuisement des ressources halieutiques, les pêcheurs se tournent vers les eaux plus profondes. Lorsque les chaluts rencontrent une épave métallique, il y reste accroché et empêche ainsi toute exploration robotisée : le robot resterait lui aussi prisonnier du filet. Si le chalut passe au niveau d’une épave en bois ou autre matériau plus fragile, cette dernière est entièrement détruite. C’est comme si vous passiez avec un bulldozer dans une salle du musée du Louvre sans vous laisser stopper par les murs : les épaves sont pulvérisées.

Il a actuellement des débats aux Nations Unies concernant cette pratique et de nombreuses ONG dénoncent la pêche en eaux profondes en raison de ses effets sur les ressources vivantes. Cependant, les discussions ne prennent pas en compte les ressources archéologiques et je milite pour que ce patrimoine soit intégré dans les négociations.

Comment protéger et expertiser ces épaves avant qu’il ne soit trop tard ?

Il est indispensable de développer une approche robotisée des épaves pour travailler dans des zones bathymétriques de plus en plus profondes. Ces zones constituent de véritables réserves de musées qu’il faut protéger. Cette technologie est pour le moment dérivée des applications militaires et n’est donc pas adaptée aux gestes archéologiques qui requièrent du matériel spécifique en raison de la diversité des matériaux que nous manipulons et de la fragilité des objets. C’est pourquoi de Drassm a tenu à rédiger le cahier des charges de la construction de l’André Malraux : les outils doivent être compatibles avec les besoins d’une exploration archéologique de grands fonds. Ce nouveau navire permet à la fois la mise à l’eau de sous-marin et la détection des épaves tout comme des techniques plus classiques d’exploration. Nous développons également un projet de robotique en collaboration avec des industriels, des ingénieurs et des laboratoires de recherche. Nous espérons qu’il sera opérationnel dans cinq ans et que dans quelques années, il sera possible de faire des fouilles méthodiques par 1500 mètres de fond. Nous avons entamé ce virage avec conviction pour protéger et découvrir notre patrimoine sous-marin avant qu’il ne soit détruit par le chalutage.

Comment ces vestiges sous-marins sont-ils mis en valeur ? Remontez-vous beaucoup d’objets de vos explorations ?

Oui, bien sûr. Nous faisons des prélèvements sur les épaves après une étude systématique du site et de son environnement. Une fois seulement cette étude réalisée, nous prélevons certains objets. Après étude dans les laboratoires, ces collections sont transférées dans des musées. En tout, une centaine de musées en France compte dans ses collections des vestiges provenant de fouilles sous-marines. Le fond constitutif du musée de Tatihou provient des campagnes de fouilles que j’ai dirigées avec Élisabeth Veyrat sur les épaves des bateaux de la bataille de la Hougue en 1692. Le musée de l’Arles Antique possède également une très belle collection issue de l’art archéologique immergé et notamment le fameux buste de César retrouvé dans le Rhône. La ville de Toulon développe un projet de musée dédié à l’épave de la Lune, navire de guerre de Louis XIV et Saint-Malo travaille sur une structure consacrée aux épaves de navires corsaires que nous avons fouillées pendant 10 ans avec Élisabeth Veyrat. Cette dernière vit d’ailleurs aujourd’hui au Canada. De plus en plus de musées enrichissent leurs collections grâce au patrimoine sous-marin. Ce phénomène touche évidemment plus particulièrement la France car nous menons des campagnes de fouilles régulières depuis 50 ans. De nombreuses émissions de télévision s’intéressent également aux épaves, le monde de l’archéologie sous-marine français dispose d’une assez bonne visibilité au niveau du grand public.

publié le 31/05/2014

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