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L’intelligence collective à l’ère du numérique. Entrevue : Raphaël Suire

A l’occasion de son intervention lors du Forum international sciences et société de l’Acfas à Québec, Raphaël Suire, professeur en économie du numérique à l’Université de Rennes 1, répond à nos questions.

Comment définit-on l’innovation collective ?

Nous sommes dans le contexte de l’économie de la connaissance. Cela signifie que la compétitivité et la performance se fondent sur la capacité des territoires, des organisations et des usagers/citoyens à produire des connaissances nouvelles, à les croiser et à les mobiliser dans des services ou produits innovants et de rupture. Il devient difficile de s’engager seul sur cette voie-là. D’abord, parce que le rythme de l’innovation s’est considérablement accéléré ces 20 dernières années. Ensuite parce que c’est risqué. En effet, les futurs usagers valorisent des caractéristiques qui deviennent très variées et il est souvent difficile d’anticiper ce qui va réellement faire sens. La technologie est une caractéristique parmi les autres mais le modèle d’affaire, le design, le contenu, l’ergonomie et plus généralement la satisfaction que l’on retire d’une pratique ou d’un usage est une somme de tout cela.

Pour s’adapter, les modèles d’innovation s’ouvrent. Une entreprise collabore désormais avec ses concurrents, avec ses futurs usagers, avec des académiques ou encore avec des dispositifs territorialisés comme les tiers-lieux dédiés à la maturation et l’accélération des projets (fablab, cantine numérique, espace de co-working, hackerspace...).

Ainsi, les compétences et les regards sont des plus variés pour penser, prototyper et fabriquer des services ou produits toujours plus complexes qu’il faut savoir rendre simple. C’est la raison pour laquelle, pour gagner, aujourd’hui, l’innovation collective s’impose comme un impératif.

Comment le numérique favorise-t-il ce phénomène ?

Le numérique est une fin et un moyen. Une fin, parce que désormais de nombreuses innovations sont numériques. Cette "économie du numérique" est en très forte croissance avec des gisements d’emplois particulièrement nombreux.

Immédiatement, on pense aux services internet qui se déclinent désormais sur des téléphones intelligents, des ordinateurs, des télévisions, mais aussi dans des produits plus courants à travers l’internet des objets (frigo, voiture, vélo, ...). Souvent les services gagnants sont ceux qui croisent des compétences complémentaires et la technologie, rarement mise en avant, doit être au service de l’usager. Après tout, qui se soucie de savoir comment fonctionne son application préférée ? Ce que l’on veut c’est qu’elle réagisse au doigt et bientôt à l’œil, peu importe le lieu, peu importe le moment, peu importe le moyen ou le terminal utilisé. Il faut pour cela, certes, de la technologie, lourde, couteuse et complexe à déployer. Des terminaux et des infrastructures numériques comme les réseaux haut-débit (4G ou fibre optique), de l’informatique dans les nuages, etc...

Mais ensuite, il faut, dès la conception, intégrer des regards croisés qui vont permettre de mieux définir ce que seront les expériences de l’utilisateur. Ainsi, des graphistes, des scénaristes, des experts de la protection des données personnelles, des ergonomes, des gens du marketing ou encore des artistes côtoient les ingénieurs et les développeurs. C’est une culture d’entreprise et une gestion de la créativité et de l’innovation qui n’est pas simple pour toutes les organisations. D’ailleurs, les plus grosses d’entre elles peinent à se configurer à cette gestion plus agile.

Mais le numérique c’est aussi un moyen, pour fabriquer, tester, prototyper, échanger... Je pense au formidable mouvement de fond que constitue l’apparition récente des laboratoires de fabrication numérique (fablab). Dans ces lieux ouverts, on trouve des imprimantes 3D, du matériel électronique, des scanners, de la découpe laser... Les objets produits et en particulier pour les objets 3D, sont au départ des lignes de code informatique reproductible à l’infini et que l’on met gratuitement à disposition de la communauté des créateurs ou des fabricants. Ils reprennent, transforment et adaptent à leurs besoins locaux. Ainsi, les cultures de l’open-source, du partage et de la collaboration s’adossent de façon fondamentale à la numérisation des mondes de production. Qu’elles soient cognitives, culturelles et géographiques, les frontières de toutes sortes s’abolissent. Ainsi à Rennes, une prothèse de bras bionique a été fabriquée au labfab de rennes avec des compétences locales mais avec l’aide d’un réseau mondial (brésil, états-unis, ...) avant d’être récemment présenté en Italie. Ici encore, la force c’est le nombre et la multiplicité des compétences qui favorisent l’élimination rapide des mauvaises solutions et fait émerger les bons choix.

Le Québec et la France entretiennent une coopération scientifique fort riche et intense. Au-delà de ce forum, êtes-vous partie prenant à d’autres échanges ?

Oui, j’ai eu la chance d’être au Québec pendant le premier semestre 2013. Précisément à HEC Montréal afin d’engager des collaborations avec l’équipe MOSAIC qui est en pointe sur les questions de management, de l’innovation et de la créativité. Je les retrouverais d’ailleurs prochainement pour une école d’automne qu’ils co-organisent en France avec les chercheurs de l’université de Strasbourg. J’étais également au congrès de l’ACFAS de cette année 2013 et la délégation de l’Université de Rennes était particulièrement nombreuse pour avancer avec nos collègues de l’Université de Laval (Qc) sur les questions de ville intelligente. C’est une thématique qui est forte à Rennes, tant du point de vue académique que du point de vue de la stratégie métropolitaine. Je sais également que le labfab de Rennes et celui de Montréal (Echofab) ont déjà noué des relations et j’ai eu l’occasion de présenter mes réflexions lors de la semaine "Imaginons nos fablabs" portée par Echofab en juillet 2013.

Mais parfois le numérique ne peut pas tout et renforcer les liens par des rencontres physiques est tout à fait essentiel pour avancer, faire mûrir et provoquer les étincelles.


publié le 1er novembre 2013

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