La théorie de l’information

Dans la perspective du Salon du livre de Montréal qui se tient du 14 au 19 novembre, nous publions une série d’entretiens avec les auteurs français qui doivent y participer. En collaboration avec la maison d’édition Gallimard, nous donnons aujourd’hui la parole à Aurélien Bellanger qui présente son roman "La théorie de l’information".

Votre texte est à la fois une grande épopée digne des grands romans du XIXe mais aussi une mine d’informations concernant certains concepts philosophiques ou considérations technologiques. A quel type de lecteur pensez-vous vous adresser ?

J’avais une ambition théorique forte, très forte, au départ : mon hybris de romancier était alors à son maximum. Je prétendais écrire ni plus ni moins qu’une page de l’histoire des sciences. C’était assez ridicule, mais cela m’a donné, avec le recul, un élan prodigieux. La composante "vulgarisation scientifique" de mon roman était alors sa partie la plus vivante. Je l’ai simplifiée, diminuée, atténuée, mais je ne l’ai jamais sacrifiée. Cela rend mon récit un peu austère, sans doute, un peu difficile parfois. J’en étais conscient. Mais c’était une difficulté nécessaire. J’y étais vraiment. De façon égoïste, je ne pensais alors qu’à moi, possible lecteur : j’aurais adoré lire ça. Je ne suis pas pour les avant-gardes en littérature, mais mon roman a pu, de la sorte, bénéficier d’une composante radicale, voire expérimentale. Tant mieux si je me suis piégé moi-même. Cela a en fait protégé mon roman. J’avais, inévitablement, le désir d’en faire un best-seller.

Or ces considérations techno-scientifiques contredisaient ce projet. Je savais que j’avais, d’un certain point de vue, tout à perdre à parler de thermodynamique ou de routage. Je l’ai fait quand même car le désir était trop fort. Et j’ai ainsi évité sans doute pas mal de piège. Déjà que mon sujet, l’ascension d’un milliardaire, était éminemment feuilletonesque, cela aurait été une erreur d’assumer ce choix à 100%. La théorie de l’information, avec le recul, reste un projet un peu fou, plutôt qu’entièrement linéaire. C’est une chance. Je ne me suis jamais ennuyé à l’écrire, et je suis certain que ses parties difficiles, qui rebutent beaucoup de lecteurs, sont en réalité intrinsèquement nécessaires.

Votre roman raconte comment le monde s’est transformé dans les dernières décennies à une vitesse incroyable. À l’ère des twitts et des messages texte, comment trouve-t-on le temps de se plonger dans la lecture d’un roman. Et pourquoi, d’après vous ?

J’ai été libraire longtemps. J’étais au coeur de quelque chose de précieux et de dangereux : un monde où les livres triomphaient de tout, du cinéma, des jeux vidéo, de la vie. La littérature se présentait à nous comme le sommet, l’apothéose de la civilisation de la Renaissance. Devenir écrivain, c’était rejoindre ce monde amniotique. Cette hypnose générale. On chuchotait. On était dans le vrai de la vie. On était des hommes accomplis. On décrochait en réalité du monde véritable. On vivait sous perfusion dans un monde byzantin et artificiel. Le monde littéraire, c’est cela. Ce n’est même pas un microcosme germanopratin, qui à la limite, est un monde rigolo, sujet à des déterminations sociologiques et commerciales. C’est un paradis désuet. Une espérance vague. Et une arrogance absolue envers ce qui ne ressort pas du champ littéraire. Le livre régnait, mais c’était sur un royaume d’opérette. Les grands lecteurs vieillissaient. L’ambiance devenait un peu amère, un peu truquée.

Parallèlement, les paradigmes du monde de Gutenberg cédaient un à un. Internet imposa bientôt une économie nouvelle : celle de l’attention. Et le livre commençait à apparaître pour ce qu’il était. Un support un peu périmé, un peu difficile d’accès. Même pas élitiste. Non. Simplement d’une fiabilité douteuse. Un film, on sait à l’avance que ça dure 2 h 10. Un livre, on ne sait pas. On se méfie. Ce n’est pas qu’on a pas le temps, c’est qu’on trouve ce support un peu malhonnête : ça ne dit pas entièrement ce que c’est, ça vend surtout du rêve. Les geeks se méfient du rêve. Ils ont cette authenticité là. Ils en veulent pour leur argent. Ils sentent que les libraires leur mentent.

Modestement, j’ai essayé de rendre la théorie de l’information rentable, selon ces nouveaux critères. C’est un roman geek dans cette exacte mesure. Conscient que la lecture reposait sur un pacte et que ce pacte était extrêmement fragilisé, j’ai joué modeste. Il devait y avoir une histoire simple, et dedans beaucoup d’information, et un peu de théorie. Je me suis retenu de faire des prouesses stylistiques. Je ne suis pas un acrobate qu’on va voir au cirque. Je n’ai aucun instrument et je ne sais faire qu’une seule chose. Raconter des histoires de façon intéressante. C’est peu. Mais c’est absolument suffisant. Twitter n’est pas toujours intéressant. J’espère que mon roman, lui, l’est toujours. On peut rêver.

Aurélien Bellanger au Salon du livre de Montréal :

Vendredi 16 novembre

18h00 à 19h0 Dédicaces au stand Gallimard

Samedi 17 novembre

  • 13h00 La Sphère, radio de Radio-Canada, entrevue en direct avec Matthieu Dugal
  • 15h00 à 1600 Dédicaces au stand Gallimard

Dimanche 18 novembre

12h00 à 13h00 Dédicaces au stand Gallimard

Aurélien Bellanger fera aussi une rencontre publique à la librairie Olivieri le dimanche 18 novembre à 15h30

publié le 29/04/2014

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