Le Portrait du mois… Irène Lumineau

Rencontre avec Irène Lumineau, 29 ans, graphiste, artiste et illustratrice.

JPEG
- Parlez-nous de votre installation au Québec.
J’ai grandi et vécu en Deux-Sèvres, en pleine campagne, dans les dépendances d’un château fort vieilles de 600 ans. J’avais 20 ans lorsque je suis arrivée au Québec, il y a déjà neuf ans ! Je venais de passer 7 mois extraordinaires à Chennai, en Inde, en tant que fille au pair. Plus question pour moi de retourner en France après ce dépaysement, il fallait que je vive une nouvelle aventure. J’ai décidé de poursuivre mes études au Québec pour deux raisons principales. À l’époque, je ne me sentais pas assez bilingue pour étudier en anglais... et surtout, ma grande soeur Marielle s’était installée ici quelques années auparavant. J’avais donc un pied à terre, ça facilitait grandement les choses. Depuis l’Inde, j’ai envoyé mes demandes d’admission au programme de baccalauréat en design graphique à trois universités, et j’ai été admise à l’Université du Québec à Gatineau, où je suis restée 3 ans, avant de m’installer à Québec.

- Vous venez de publier un second album pour enfant, parlez-nous de cette expérience.
Il y a longtemps que j’en rêvais ! Un jour, avec mon papa, on a ré-écrit les histoires qu’il se faisait raconter petit, transmises dans la famille de bouche à oreille... Canette a prit vie sous mes pinceaux et lorsque toute l’histoire a été illustrée, j’ai démarché des maisons d’édition... Le jour où j’ai reçu le courriel qui m’annonçait que Les Heures Bleues acceptait de publier Canette et le sanglier, ça été la fête !
Quand l’éditeur m’a proposé de sortir un deuxième tome, l’idée trottait déjà dans ma tête. J’habites au bord de la rivière Beaurivage (en Lotbinière) et j’étais impressionnée par les gros morceaux de glace qui s’entrechoquaient pendant la débâcle. Ça a été le point de départ de cette nouvelle histoire. Je voulais que ça se passe ici, dans ma région et en hiver. Je voulais un livre que les touristes pourraient ramener en souvenir, sans être trop cliché. "Canette et le castor" a pris son temps, et a vu le jour presqu’en même temps que mon petit garçon. Il est plein de petits clin d’oeil à mon milieu, on y voit même le château Frontenac ! Pour la réalisation de ce projet, j’ai pu compter sur une bourse du Conseil des Arts et de la culture de Chaudière-Appalaches... reçue la veille de Noël !

- Vous avez passé plusieurs années au Québec, racontez-nous votre expérience. Est-elle différente de ce que vous avez vécu ailleurs ?
Tout à l’air possible ici... Être travailleur autonome et propriétaire d’une maison à mon âge, ce n’est pas commun en France. "Si on veut, on peut"... Le cynisme et la réalité économique actuelle française ne favorisent pas l’ambition il me semble. Je n’ai jamais eu à chercher un "vrai" emploi en France alors je ne peux que parler de mon expérience québécoise. J’ai été graphiste dans une agence de publicité pendant 3 ans et je n’ai jamais signé de contrat. Si je ne faisais plus l’affaire, j’aurais été congédiée... Si je veux partir, je pars. C’est une liberté à double tranchant, mais qui ne permets pas l’apitoiement.
L’ouverture d’esprit fait légion ici, j’aime le fait qu’on tutoie son boss autant que la caissière ou le serveur.

JPEG

- Pouvez-vous nous parler des différences et des points communs entre la France et le Québec ?
D’un côté, on se ressemble tellement... Rien à voir avec le dépaysement et le fossé culturel que j’ai vécu en Inde ! Partager la même langue facilite forcément l’intégration, les études, le travail... Les gens aiment bien les français, notre accent, notre culot ! Moi, ils m’apprennent beaucoup par leur joie de vivre et leur optimisme (évidemment, impossible de mettre tout un peuple dans un même panier !).
Il y a plusieurs choses qui me "choquaient" à mon arrivée et qui maintenant sont intégrées... l’eau qui coule pendant toute la durée de la douche ou le fait de ne pas partager son alcool durant une soirée étudiante en sont des petits exemples.
Mais la façon de consommer et de dépenser est, selon moi, une de nos plus grandes différences. Je ne comprenait pas qu’on puisse partir en vacances avec de l’argent qu’on n’a pas, grâce à une carte de crédit... ou se payer un divan sur plusieurs années. C’était inconcevable pour moi à l’époque... Et pourtant, force est d’admettre qu’il m’arrive d’user de ce système depuis. Je vois déjà mes parents, des gens très économes, s’exclamer "Notre fille a des problèmes d’argent !" et d’autres dire "Il est où le problème ?". Ayant un conjoint québécois, on se rejoint souvent au milieu. En me côtoyant, mon chum est devenu moins dépensier... et moi je me fais plaisir un peu plus souvent. Au final, notre budget s’équilibre ! À plusieurs niveaux, nos deux cultures apportent une réelle richesse de points de vue.

- Y a t-il des choses que vous avez trouvées difficiles lors de votre installation au Québec ou même après ?
Évidemment, en faisant le choix de vivre à l’étranger, on accepte d’être loin. On accepte d’être absent lorsqu’un grand-parent meurt. On fait le deuil de certains amis, tout notre réseau social est à recommencer. Ça demande de l’énergie mais je n’en ai jamais manqué ! J’ai eu la chance de rencontrer rapidement une belle gang.
Le plus difficile pour moi, ça été les procédures d’immigration. Ma résidence permanente a pris une éternité à arriver... Je faisais partie des "Oubliés de Buffalo". 10 000 dossiers ont été plus ou moins égarés dans les méandres administratifs lors de la fermeture d’un bureau. Je n’avais pas de réponse quant aux délais. Je n’avais plus le droit de travailler, plus d’assurance... Ça été une période d’insécurité très difficile à vivre, en même temps que des travaux majeurs sur notre maison. Je voyais pas le bout ! J’avais des projets mais je ne pouvais pas avancer... J’avais peur qu’on me renvoie en France !

-  Comment imaginez-vous votre avenir ?
Ici ! J’ai construit ma vie pour qu’elle soit à mon image... Je travaille de la maison, dans mon atelier au bord de la rivière, j’ai la chance inouïe de vivre de ma passion. Mon intégration est beaucoup passée par mon implication. Je suis vice-présidente de femmessor Chaudière-Appalaches et je siège sur plusieurs comité. Dans quelques années (j’attends encore ma citoyenneté !), pourquoi pas devenir conseillère municipale. Je crois que c’est pour moi une façon de redonner à ma communauté, je me sens redevable envers cette terre qui m’a si bien accueille. J’ai mille et un projets, je veux peindre, exposer mes toiles, écrire, illustrer d’autres livres... et faire d’autres enfants, des franco-canadiens !

JPEG

- Quel conseil donneriez-vous à un Français qui déciderait de s’installer au Québec ?
Ne sous-estimez pas les délais de paperasse ! Je connais plusieurs français qui ont été pris au piège. Je sais qu’aujourd’hui c’est plus difficile qu’à mon époque... Les PVT s’envolent en quelques heures, c’est fou ! Je comprends évidemment l’attrait du Québec pour tous ces jeunes... Mais il faut faire attention à ne pas idéaliser. Oui on trouve une "jobine" facilement. Mais pour un emploi plus professionnel et stable, ce n’est pas toujours aussi évident. J’ai cogné à toutes les portes et ça m’a quand même pris sept mois à dénicher mon premier emploi en tant que graphiste.
Aussi, tenez-vous le plus possible avec des québécois ! Impliquez-vous, soyez bénévole, méritez votre place ici... et ne la prenez pas pour acquis !

publié le 04/11/2015

haut de la page