Le Portrait du mois… Jean-Marc Gourmaud

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Pourriez-vous vous présenter, et parler de votre parcours et votre activité en quelques lignes ?

J’ai 49 ans, je suis arrivé au Canada en 2008, et cela fait un peu plus de 6 ans que je vis dans un village Inuit. Avec cette expatriation, j’ai voulu concilier travail et opportunité de rencontrer les Inuit. J’ai un parcours quelque peu atypique et très jeune déjà, j’avais un esprit aventurier qui m’a encouragé à aller voir en dehors de l’hexagone. J’ai ainsi beaucoup voyagé aux Etats Unis, certains de mes voyages ayant donné lieu à des reportages photo. Ma formation en informatique a succédé à une formation en physique chimie, et c’est dans ce domaine que j’exerce encore aujourd’hui.

En France, je travaillais dans les SSII. Puis j’en ai eu marre un peu de la technique et j’ai complété mon parcours par une formation de « chef de projet informatique ». Suite à cela, j’ai effectué quelques missions, mais l’âge venant, cela ne correspondait plus à mes attentes. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’émigrer. Il ne faut pas voir mon départ comme une fuite de la France mais je dois dire que je me sentais « étranger » dans mon propre pays, et que toutes mes initiatives étaient broyées par la machine administrative. Mes différentes expériences aux Etats-Unis depuis deux décennies m’avaient permis de constater que les mentalités nord-américaines étaient davantage en symbiose avec la mienne sur beaucoup de plans, notamment celle des opportunités, et ce, quel que soit le domaine.

Je suis venu au Québec en 2007, en repérage, et pour briser la glace du premier contact avec les Québécois qui craignaient parfois d’être face à un « maudit Français », je leur disais que je n’étais pas français, mais Breton, ce qui est vrai d’ailleurs, et cela faisait rire. Comme quoi l’humour est universel ! Eux-mêmes disent très souvent qu’ils sont québécois avant d’être Canadiens !

Quels sont les éléments qui vous ont donné envie de venir vous installer au Québec ?

J’ai choisi le Québec pour ce mélange francophone et anglophone qui caractérise la belle province. Je parle couramment anglais, et j’aurais pu également m’installer aux Etats-Unis, mais cela m’aurait pris plus de temps pour l’immigration. De plus, j’avais contacté par un site Web, spécialisé dans le documentaire, une personne de Montréal que j’avais déjà rencontrée lors de mon voyage touristique en 2007 : il s’agit de Stephan Parent, le réalisateur du documentaire « Empress of Ireland », avec lequel j’ai plusieurs projets de documentaires.

C’est pour cette raison que j’étais venu faire un repérage, et à l’occasion de ce voyage, j’ai déposé des CV. Suite à quoi, j’ai été contacté par une entreprise pour venir travailler comme informaticien chez les Inuit dans le Nunavik. J’ai accepté le poste parce qu’on me proposait justement de venir dans le grand Nord, et que l’informatique chez les autochtones pouvait être une approche intéressante, d’autant que je m’intéressais depuis fort longtemps à la culture Inuit. Le Nord m’a toujours attiré, j’en avais eu une vision à travers de nombreux documentaires, ce qui fait que j’avais vraiment envie de découvrir la vie sur place. Je savais avant de partir que ça allait me plaire, et cela fait partie des choses importantes à prendre en compte avant de s’expatrier, a fortiori dans un lieu assez isolé.

Il faut bien se connaître pour prendre la décision de partir. Je suis venu dans une optique de découverte. Je voulais échanger, échanger des points de vue. J’ai d’ailleurs fait des rencontres fantastiques ! j’ai en effet rencontré le réalisateur Zacharias Kunuk dont son film « Atanarjuat » a obtenu la caméra d’Or au festival de Cannes en 2001. J’avoue que c’était quelque chose assez incroyable, car pratiquement improbable de le rencontrer en ce lieu. Lui habite à Igloolik au Nunavut, à 1500 kilomètres à vol d’oiseau au nord du village où je me trouve, et il était venu ici pour faire un reportage sur les aînés, puis l’année d’après pour un documentaire sur la réconciliation entre les Inuit et les Cree . Je l’ai rencontré à cette occasion, ainsi que Neil Diamond, un réalisateur Cree, ami de Zacharias, qui a notamment réalisé « Reel Injun » via la société de production « Rezolution Pictures ». On a vraiment passé un bon moment, et c’était une rencontre très enrichissante. Nous sommes toujours en contact, et en très bons termes, pour autant une collaboration sur un documentaire n’est pas envisagée. Ma participation serait perçue comme une tentative de m’approprier leur culture, ce que je peux comprendre !

Y’a-t-il des choses qui vous ont étonné, surpris, lorsque vous êtes arrivé ici ?

Sur le plan social, j’avoue que j’ai eu quelques surprises. Je me suis retrouvé dans le village de Kuujjuarapik (1200 Kms au Nord de Montréal). A l’époque, je pensais qu’il n’y avait que des Inuit dans ce village, mais il y avait aussi des Indiens Cree, dans l’autre village limitrophe, appelé Whapmagoostui. Il y a 14 villages Inuit au Nunavik (région Nord du Québec à partir du 55ème parallèle), mais il n’y a aucune route. On ne peut les relier qu’en avion avec Air Inuit ! (ou en skidoo pendant hiver !).

Tous les villages sont ravitaillés en carburant par un pétrolier une fois par an, pour chaque usine thermique qui alimente le village en électricité, ainsi que les véhicules (4x4, Quads, Skidoo, Camions), ainsi que les avions. Cela donne une réelle dimension d’une vie insulaire, surtout lors de coupures d’électricité en plein hiver !

En fait, on peut dire que le Nord, où je vis, n’est pas très connu des Québécois. Très peu de blancs y vivent, et très peu s’y rendent (prix astronomique des billets d’avion !), même pour des missions ponctuelles. Ce sont le plus souvent des employés envoyés par leur société, qui en général, sont des compagnies de construction ! Il y a plusieurs décennies, les politiques ont voulu sédentariser les Inuit, d’où la constitution de villages.

C’est une des raisons pour lesquelles qu’en tant que « qallunaaq » (homme blanc en inuktitut), il est très long de se faire une place ici, parce qu’ils ont une vision du blanc comme un exploitant. C’est difficile de se faire accepter !

Dans mon cas, ils ont appris à me connaître et ils ont vu que je m’intéressais à eux, à leur culture, et que je n’étais pas là pour les mépriser. Le fait que le village soit coupé en deux se ressent de manière très concrète. Par exemple, quand je suis arrivé ici et que j’ai voulu m’inscrire à la clinique, on m’a demandé de choisir du côté Cree ou du côté Inuit. La différence est que les dossiers médicaux ne sont pas gérés par la même institution des deux côtés. Les Cree et les Inuit se tolèrent, les vieilles rancœurs ne se perçoivent plus vraiment, pour autant les mentalités sont très différentes d’un côté à l’autre !

Et ce qui surprend aussi parfois chez les « blancs » du « Sud » et d’ailleurs, c’est la fonction que j’assume ici. Je suis arrivé pour travailler dans l’informatique, et les gens s’imaginent encore, que les inuit vivent toujours dans des igloos : mais cela, c’est terminé depuis longtemps ! Ils sont tous sur facebook avec leur ipad dans leur maison en bois ! Sinon, la vie est très chère ici (3 fois les prix de Montréal), car tout est importé par avion.

Quels liens entretenez-vous avec la France ?

J’ai une perception plus affective de la France, et je reste en contact avec sa culture autant que possible. J’écoute France Culture et RFI via Internet par satellite, et les podcasts de mes émissions préférées sont téléchargés automatiquement via iTunes ! Mon choix a eu un effet libérateur où je découvre d’autres cultures, et mon regard est plus ouvert ! C’est aussi pour cela que je suis heureux d’être ici aujourd’hui, et donc je n’envisage pas de retour en France. A part peut-être pour ma retraite ! Mais ce n’est absolument pas d’actualité. Mon objectif est de créer une société de production audiovisuelle au Canada, exclusivement orientée vers le documentaire sur le Grand Nord.

Je me sens vraiment privilégié de vivre ici, en dépit des tempêtes de neige, et de -40°C en hiver. Pour vous donner un exemple, lorsque je suis rentré de France en Décembre dernier et que je me suis retrouvé sur le tarmac à Kuujjuarapik, j’ai eu le sentiment de plénitude, comme à chaque fois. Pour moi c’est un signe évident comme quoi je ne me suis pas trompé ! Il ne s’agit pas d’idéaliser ce paradis, qui a ses côtés sombres, mais je suis heureux de mon choix d’expatriation. Donc même si certaines choses me manquent, je n’envisage pas un retour en France avant très longtemps.

-  Quel conseil donneriez-vous à un Français qui déciderait de venir s’installer au Québec ?

"Je suggérerais de venir en « repérage », et de se faire déjà une première opinion. Cela étant, visiter un pays, et y vivre, ce n’est pas la même chose bien sûr, mais les premières expériences peuvent s’avérer de bons éléments dans la décision finale. Il faut avant tout, être sûr de vouloir partir et pour cela, il faut bien se connaître. Bien se préparer, permet d’éviter toutes désillusions. Et puis ne pas arriver ici en voulant imposer sa vision des choses ! Il faut plutôt faire profil bas, observer et essayer de connaître les gens, puis s’intégrer petit à petit. Parler la même langue ne signifie pas pour autant de partager la même culture."

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publié le 15/09/2014

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