Le monde académique au temps de la Grande Guerre

A Montréal pour participer au 60ème congrès annuel de la "Society for French Historical Studies, Marie-Eve Chagnon, chercheuse postdoctorale et auteur d’une thèse remarquée sur la communauté scientifique internationale au début du 20ème siècle, nous fait part de ses travaux et de ses impressions du congrès.

Vous êtes l’auteur d’une thèse sur le nationalisme et l’internationalisme dans les sciences au 20ème siècle. Pouvez-vous nous en présenter les grandes conclusions ?

JPEG - 11.8 ko
Marie-Eve Chagnon | Photo : Concordia University

Dans ma thèse, j’ai étudié la progression de la communauté scientifique internationale en me concentrant tout particulièrement sur l’exemple des universitaires allemands et français. J’ai couvert la période allant de 1890 à 1933. La Première Guerre mondiale qui a duré de 1914 à 1918 était donc au centre de mon étude. J’ai voulu mesurer l’impact que ce conflit a eu sur le développement de la communauté internationale des savants. L’historiographie avance l’idée d’une rupture des relations avec le déclenchement de la guerre en 1914. Contrairement à cette interprétation, j’ai montré que la rupture n’a pas été brutale en 1914. Plusieurs savants allemands entendaient d’ailleurs reprendre les relations à la fin des hostilités telles qu’ils les avaient connues dans l’avant-guerre. Selon moi, la rupture s’est plutôt produite en 1919, au lendemain de la guerre, après que les savants français, avec le concours des Anglais et des Américains, ait exclu leurs collègues allemands des grands organismes scientifiques. J’ai aussi montré que l’éclatement n’a pas été total et que des initiatives ont rapidement vu le jour, notamment entre une poignée de scientifiques allemands et ceux des pays neutres.

A ce titre, vous avez participé au 60ème congrès annuel de la Society For French Historical Studies, qui vient de se tenir à Montréal et vous y avez présenté vos travaux. Quel bilan personnel tirez-vous de cette participation ? Comment avez-vous vécu ce colloque ? Quels sont les moments forts qui vous resteront en mémoire ?

C’était une opportunité unique pour entendre et rencontrer les plus grands historiens de la communauté sur les questions toujours brulantes des origines de la Première Guerre mondiale, de la guerre et de ses conséquences. Je me sens très privilégiée d’y avoir participé cette année d’autant que la conférence a eu lieu à Montréal. C’est une occasion qui se présente rarement. J’ai particulièrement apprécié les plénières, dont celle de Christopher Clark et de John Horne. Leurs réflexions et idées étaient stimulantes et enrichissantes pour tous historiens qui travaillent et enseignent la Première Guerre mondiale. J’ai eu la chance unique de rencontrer l’éminent historien Antoine Prost et de discuter avec lui lors du banquet. Il s’agit certainement d’un des moments forts de ma participation à ce colloque.

La Première Guerre mondiale est l’un des principaux thèmes qui y ont été évoqués. Pourquoi avez-vous porté un intérêt particulier à cette période dans vos recherches ? En tant qu’historienne, qu’en retenez-vous pour l’époque actuelle ?

C’est lors de mes études au baccalauréat que j’ai suivi pour la première fois un cours sur la Première Guerre mondiale avec le professeur Andrew Barros à l’UQAM. J’étais fascinée par cette époque prospère, par son optimisme et sa confiance dans le potentiel de la science pour le progrès de l’humanité. J’étais troublée de constater l’ironie de l’utilisation de ce potentiel au service de la guerre. C’est pendant ce cours que j’ai lu pour la première fois le livre de Martha Hanna, The Mobilization of intellect. Ses travaux ont été une grande inspiration pour mes recherches à la maitrise et ont continué de m’influencer au cours de mon doctorat. La France et l’Allemagne furent tout particulièrement affectées par les quatre années de guerre et leurs scientifiques jouèrent un rôle important pour la première fois par le biais de leur expertise, mais aussi par la guerre des mots à laquelle ils participèrent sur la scène internationale. La guerre a eu un impact sur leur relation et j’ai voulu approfondir l’évolution de leur relation et de leur mobilisation au cours de la période.

Enfin, pour l’avenir, quels sont vos prochains domaines d’étude et de recherche ? Dans quel cadre ?

Je suis présentement stagiaire postdoctorale au Centre canadien d’études allemandes et européennes à l’Université de Montréal. Je travaille toujours sur la communauté scientifique internationale en étudiant plus spécifiquement l’entre-deux-guerres et le rôle de figures scientifiques représentatives américaines sur la scène internationale. Je travaille aussi à l’organisation d’un colloque international qui aura lieu cet été du 14 au 16 août au Trinity College Dublin dans le cadre du Centenaire de la Première Guerre mondiale. Le colloque est intitulé : « Le monde académique au temps de la Grande Guerre ».

publié le 18/05/2014

haut de la page