« Québec, quand tu nous tiens ! », Fabien Desage CERIUM

La Chaire d’études de la France contemporaine du CERIUM organise, le 27 mai, son dernier séminaire de l’année universitaire, sur le thème : La construction étatique de la sphère religieuse. Son titulaire, Fabien Desage, termine par ailleurs son mandat. L’occasion pour lui de tirer un bilan de deux années au sein de la chaire.

JPEGVous organisez, le 27 mai prochain, le dernier séminaire de la Chaire d’études de la France contemporaine au CERIUM pour l’année universitaire, sur le thème de la construction étatique de la sphère religieuse. Quels seront les intervenants ?

Nous aurons la chance d’accueillir Solenne Jouanneau, qui viendra présenter son ouvrage Les imams en France, une autorité religieuse sous contrôle. C’est un livre important de ces dernières années, fruit d’une enquête exceptionnelle et inédite. Et je suis ravi qu’il vienne conclure en beauté le cycle de séminaires de cette année, autour de la séparation public/privé en démocratie. La sphère religieuse, loin d’être spontanément une question « privée » dans les états laïques – comme on l’entend trop souvent –, est largement indissociable de l’action publique et de l’histoire des Etats qui en définissent les contours.

C’est une question qui a été au cœur de l’actualité au Québec ces derniers mois. Qu’attendez-vous de ce séminaire, dans ce contexte-là ?

Effectivement, le livre de Solenne Jouanneau n’est pas sans faire écho aux débats qui ont traversé (et divisé) le Québec ces derniers mois, autour du projet de « charte des valeurs québécoises » et, en filigranes, de la place de l’Islam au Québec. L’un des intérêts de l’ouvrage, même s’il se penche sur le contexte français, est probablement de montrer tout ce qu’on gagne à appréhender le débat sur la laïcité et la neutralité religieuse de l’Etat avec les outils des sciences sociales, en le sortant un peu des questions préformatées et chargées normativement de l’ « intégration » ou de « l’identité nationale ». Beaucoup de nos dirigeants politiques, en France ou au Québec, gagneraient à lire de tels ouvrages, qui les renseigneraient sur des réalités qu’ils connaissent mal, et qu’ils décident souvent de « réformer » avant même de les connaître…

Ce livre permet aussi de relativiser la revendication de « neutralité » religieuse de l’Etat qui, si elle peut être utile à affirmer en principe a toujours quelque chose de fictif. L’Islam comme les autres grandes religions, pour peu qu’on se penche un peu sur les pratiques des clercs ou des croyants plus que sur les discours, sont toujours travaillées par leurs contextes locaux et nationaux d’appropriation et de diffusion. Le livre permet aussi de déconstruire certains « mythes » bien tenaces sur les musulman-e-s et, in fine, de « banaliser » les enjeux liés à cette religion dans nos sociétés. Ce qui n’est pas un mince apport !

C’est aussi le dernier séminaire que vous présiderez puisque vous terminez votre mandat de titulaire de cette Chaire. Quel bilan, personnel et professionnel, tirez-vous de ces deux années ?

Deux ans c’est un cycle relativement court dans une carrière, mais suffisamment long malgré tout pour mettre en place des choses, consolider certains échanges et comprendre un peu mieux son environnement de travail.

Je tire beaucoup de satisfactions de cette expérience, riche à plusieurs points de vue. Durant ces deux années, par l’organisation de multiples séminaires de recherche, par le croisement des disciplines et des supports (du séminaire au spectacle musical), j’ai essayé de faire dialoguer des univers académiques français et québécois qui, s’ils utilisent la même langue de travail, sont loin d’être forcément très connectés.

La France, pour de nombreux collègues québécois, est devenue un espace un peu secondaire, et surtout assez méconnu. Beaucoup se tournent beaucoup plus spontanément vers les Etats-Unis (voire le reste du Canada), qui constitue aujourd’hui un espace privilégié de reconnaissance et de consécration académique (notamment par les ressources bibliométriques qu’il procure).

J’ai essayé comme titulaire de la Chaire de contribuer à la diffusion de travaux et d’enquêtes en sociologie politique produits en France (mais qui portaient sur bien d’autres terrains), convaincu que s’y réalisent actuellement des recherches de tout premier plan, qui ne doivent rougir d’aucune comparaison et mériteraient souvent d’être mieux connus internationalement. La langue constitue bien évidemment l’obstacle majeur à leur diffusion, mais il faut bien avoir conscience également que c’est cette langue – outil de pensée par excellence et pas seulement vecteur de communication – qui permet l’originalité de la recherche en français et de ses résultats. Dans nos disciplines, il ne suffit pas de « traduire » vers l’anglais pour régler ce problème épistémologique majeur des effets de la langue.

En ce sens, cette Chaire d’études de la France contemporaine, insérée au sein du CERIUM, est définitivement une belle institution, à laquelle il faut souhaiter longue vie.

Qu’est-ce que le professeur en science politique retiendra de son analyse comparée des sociétés française et québécoise et quelle vision du Québec donnera-t-il à ses futurs interlocuteurs et étudiants ?

Comparer les sociétés québécoise et française est une tâche compliquée, qui se décline en de nombreux champs et sous-champs. J’organise d’ailleurs à la fin octobre 2014 un colloque sur cette question de la comparaison entre la France et le Québec en sciences sociales, avec deux collègues professeurs ici, Emilie Biland et Denis St Martin. La question n’a jamais fait l’objet d’une analyse systématique, alors même que les travaux de recherche qui comparent la France et le Québec se sont multipliés ces 20 dernières années, sans parler des échanges (universitaires, politiques, économiques) entre les deux sociétés, de plus en plus nombreux.
Je dirais à brûle-pourpoint qu’entre la France et le Québec, il y a d’abord beaucoup de malentendus. La familiarité de la langue peut donner l’impression première d’une « proximité », qui me semble largement illusoire. Aujourd’hui, on peut dire sans mal que le Québec est probablement plus « distinct » de la France que ne le sont l’Allemagne, l’Espagne ou même l’Algérie... Et comment s’en étonner, puisque 250 ans d’histoire distincte nous séparent. Le colloque que nous organisons s’intitule « Si loin si proche ? », mais on pourrait aisément renverser le titre pour répondre à cette question.

De retour en France, j’essaierai de donner à mes étudiants le « goût » du Québec, le goût de découvrir la singularité d’une société composite et francophone en Amérique du Nord qui, précisément, ne doit pas grand chose à la France. Se repérer dans l’espace politique, institutionnel et social québécois prend du temps pour un français, mais permet de relativiser et de mettre en perspective sa société d’origine. C’est la grande vertu de la comparaison, sur le plan scientifique comme sur un plan plus personnel.

D’ailleurs, quelle est votre prochaine étape professionnelle ?

Je ne vais pas tout de suite m’éloigner du Québec. Mon mandat à la Chaire France se termine cet été, mais je vais rester encore une année comme professeur invité au département de science politique de l’UdeM et chercheur associé au CERIUM. J’ai de nombreux projets, qui consisteront notamment à terminer des recherches en cours sur les politiques du logement social en France et au Québec, mais aussi un projet de recherche à plus long terme, sur la question de l’opposition en politique, où je compte également travailler sur des terrains québécois et français. Façon de continuer à faire vivre cette comparaison, à laquelle je suis désormais attaché. Québec, quand tu nous tiens !...


Post-Scriptum
Fabien Desage a été interrogé par Thibaut Temmerman, lundi 9 juin à 11h, sur les ondes de (écoutez) Radio Centre Ville (102.3 FM)

publié le 12/06/2014

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