Remise des insignes d’officier des Arts et des Lettres à Mme Claire Martin, 22 juin 2010

22 JUIN 2010 - QUEBEC

Chère Claire Martin,

J’ai l’honneur aujourd’hui de vous remettre au nom du gouvernement français les insignes d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres. C’est avec plaisir que j’attribue cette décoration à très grande dame, amie de la France et femme de lettres admirable.

Née en 1914 à Québec vous étudiez au couvent des Ursulines de Québec puis chez les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. À une époque où le patriarcat et la misogynie sont des valeurs qui dominent encore la société québécoise, vous savez vous imposer dans le monde du travail et vous faire une place dans le paysage audiovisuel.

D’abord animatrice à la station radiophonique CKCV vous devenez la première voix féminine sur les ondes de Radio-Canada, une voix qui restera gravée dans les mémoires puisque c’est vous-même qui y annoncez la fin de la Seconde Guerre Mondiale le 8 mai 1945.

Vous vous mariez avec Roland Faucher en 1945, et en tant que femme mariée vous devez quitter la radio. Vous partez alors pour Ottawa, où vous vous consacrez à la traduction et où surtout débute la grande aventure de l’écriture. En 1958 parait votre premier livre, Avec ou sans amour, recueil de nouvelles pour lequel vous recevez le Prix du Cercle du livre de France.

De votre voix à votre plume, il n’y a qu’un pas… Celui d’une langue française que vous maniez à merveille, d’un regard lucide et piquant que vous portez sur la société québécoise. Deux ans plus tard, votre roman de l’intériorité, Doux-amer publié en 1960 au Cercle du livre de France et chez Robert Laffont s’impose d’emblée comme un classique de la littérature québécoise, où l’on perçoit déjà la transformation d’une société qui se prépare à la Révolution tranquille…

… La Révolution tranquille durant laquelle paraît votre grand roman autobiographique : Dans un gant de fer, devenu l’une des plus belles œuvres de la littérature québécoise. Témoignage choc d’une époque sombre de l’histoire du Québec, d’une société cruelle et étroite d’esprit, vous remportez en 1965 pour le premier tome, La Joue gauche, le prix de la Province de Québec, tandis que le second tome La Joue droite, qui paraît l’année suivante, est couronné du prix France-Québec et du prestigieux prix du Gouverneur général.

Vous signez ainsi le premier ouvrage ouvertement féministe de la littérature québécoise, ouvrage qui remporte un très grand succès auprès des lecteurs : traduit aussitôt en anglais, repris ensuite en livre de poche, régulièrement réédité, Dans un gant de fer a fait l’objet en 2005 d’une volumineuse édition critique dans la prestigieuse Bibliothèque du Nouveau Monde.

Amoureuse de la France, vous partez vous y installer avec votre mari, un ou deux romans plus tard. Vous demeurez alors à l’écart de la scène littéraire pendant plus d’un quart de siècle. Ce n’est qu’à la fin des années quatre-vingt-dix, rappelée par vos amis éditeurs et universitaires, que vous ressortez votre plume, à la plus grande joie des lecteurs, et des critiques.

Et c’est ainsi que débute une deuxième période de création littéraire. Ente 1999 et 2005, vous publiez un livre par an parmi lesquels le recueil de nouvelles Toute la vie qui connaît un grand succès. Vous participez également à plusieurs publications collectives (Des Ecrivains dans la ville), à des colloques à l’université Laval, ou à celle d’Ottawa qui vous accueille même à titre d’écrivain invité.

Vous êtes aujourd’hui considérée comme la doyenne des lettres québécoises et avez à ce titre reçu de nombreuses récompenses. Membre de la Société Royale du Canada depuis 1966, vous êtes, en 1984, reçue Officier de l’Ordre du Canada, puis promue Compagnon en 2001. L’Académie des Lettres du Québec vous remet, quant à elle, sa Médaille pour l’ensemble de votre œuvre en 2000.

Je suis également tombée sous le charme de votre langue que vous avez su dompter et faite vôtre. Une langue que vous employez avec clarté et précision, avec causticité et vivacité. De manière vivante et émouvante, vous promenez nos esprits à travers la profondeur et la complexité des sentiments humains. Au moment où beaucoup d’écrivains se détachaient d’un style jugé trop « franco-français », vous êtes restée fidèle à une langue précise et châtiée, « percutante et toujours correcte » comme la qualifient certains critiques.
Vous savez ainsi décrire à votre manière, drôle et pétillante, incisive bien souvent, le monde qui nous entoure. Avec humour souvent, avec amour toujours. La France a d’ailleurs su rapidement reconnaître la grande femme de lettres que vous êtes, en éditant aux éditions Robert Laffont une grande partie de votre œuvre.

Du côté du cinéma, un bel hommage vous est rendu en 2007 à travers un documentaire très émouvant intitulé Quand je serai vieille je rangerai mon stylo. Pendant des mois, vous confiez aux deux réalisateurs Jean-Pierre Dussault et Jean Fontaine, vos mémoires et vos souvenirs. Ce touchant témoignage sur votre vie si riche s’avère une véritable leçon de bonheur. Et nous espérons que ce n’est pas tout de suite que vous rangerez votre stylo !

Aussi, au-delà de l’amour que vous portez à la langue française, je souhaite également saluer une femme dynamique, à la sagesse et la joie de vivre communicatives, qui a su accompagner, sinon guider l’émancipation des femmes au Québec.

Vous avez aujourd’hui 96 ans et conservez une vivacité d’esprit que nous serions plus d’une à vous envier ! Messagère de l’Histoire, actrice et témoin, vous nourrissez une œuvre qui demeure une source de richesses incroyable pour des générations d’hommes et de femmes. L’écrit n’a pas d’âge, telle est là sa magie… Théoricienne du cœur humain, indépendante et juste, vous incarnez un esprit, un talent, une voix et plume remarquables, un modèle de femme auquel je suis très heureuse de rendre hommage.

Madame Claire Martin, au nom du ministre de la Culture et de la Communication, je vous fais Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.


Mme Hélène le Gal, Consule générale de France à Québec

publié le 01/03/2012

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