« Une augmentation de 10 à 15 ° dans l’Arctique d’ici la fin du siècle »

De retour de sa plus récente mission dans l’Arctique canadien, Florent Domine, chercheur français membre du laboratoire Takuvik, nous parle des enjeux majeurs du dégel du pergélisol.

JPEGPourriez-vous rapidement nous présenter votre parcours scientifique, votre domaine d’expertise ?

J’ai obtenu un doctorat d’Etat en chimie du pétrole à l’Ecole normale supérieure (ENS) en 1987, à un moment où la problématique des gaz à effet de serre et du réchauffement climatique était inexistante ou réservée à des cercles scientifiques très restreints. Je me suis ensuite consacré à la chimie de l’atmosphère, notamment dans les laboratoires de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA, agence fédérale américaine) à Boulder (Colorado). A partir de 1991 j’ai rejoint le laboratoire de glaciologie à Grenoble, où je me suis d’abord spécialisé dans la chimie de l’ozone et la chimie de la neige, puis dans la physique de la neige. Ce dernier sujet est devenu il y a une quinzaine d’années l’objet principal de mes recherches, avec une dimension particulière pour l’interaction entre la neige et le climat. Dès 2000 j’ai effectué mes premières missions dans l’arctique canadien pour travailler sur la neige arctique et, depuis lors, j’ai effectué une quarantaine de missions dans les zones polaires.

Depuis 2011, je suis rattaché au laboratoire international Takuvik pour étudier les interactions entre la neige, le climat, le pergélisol et la végétation.

Pouvez-vous décrire la mission du laboratoire international Takuvik, partenariat entre l’Université Laval et le CNRS en France ?

Takuvik est un mot inuit qui signifie promontoire, belvédère. Il symbolise la mission de ce laboratoire commun à l’Université Laval et au CNRS : étudier les écosystèmes et les géosystèmes arctiques. Il est donc composé de chercheurs canadiens et français. Quatre chercheurs et deux personnels techniques français y participent.

Je peux vous donner deux exemples, deux aspects de nos travaux. L’un tourné vers le milieu océanique : la question que nous nous posons est de savoir si le plancton marin va capter plus ou moins de CO2 contenu dans l’atmosphère avec le phénomène de réchauffement climatique et des océans. Ce sont notamment les travaux de Marcel Babin, directeur du laboratoire, sur le cycle du carbone associé au plancton marin.

Le second exemple concerne le milieu continental et, plus particulièrement, l’évolution du pergélisol (partie du sol situé sous la surface qui ne dégèle pas pendant au moins 2 années consécutives) - ou permafrost en anglais - et les conséquences de cette évolution pour la libération du carbone qu’il contient. Ce sont spécifiquement les travaux que je conduis.

Enfin, ce laboratoire a une mission bilatérale : renforcer la collaboration entre le Canada et la France dans ce domaine, faciliter l’accès aux zones arctiques pour les chercheurs français et, en retour, renforcer la recherche polaire canadienne.

Vous évoquez une « bombe climatique » concernant la fonte du pergélisol. Pouvez-vous expliquer la situation pour nos lecteurs ?

Il convient de parler de dégel plutôt que de fonte. Ce sol gelé qu’est le pergélisol contient des débris organiques issus des végétaux qui ne peuvent se décomposer en raison des températures trop basses. Ainsi ces débris se sont accumulés depuis des milliers d’années et correspondent à 1.700 milliards de tonnes de carbone. Soit deux fois plus de carbone que ce qui est présent dans l’atmosphère sous forme de CO2. Mais, avec le réchauffement climatique, le pergélisol est en train de dégeler, les bactéries s’activent et transforment les composés organiques en CO2.

Donc, nous estimons que si la totalité des composés carboniques stockés dans le pergélisol sont transformés en CO2, la concentration atmosphérique sera multipliée par trois. Avec des conséquences climatiques catastrophiques. En Effet, l’hypothèse la plus sombre du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, organisme intergouvernemental ouvert à tous les pays membres de l’ONU) prévoit que le réchauffement climatique pourrait atteindre 4 degrés d’ici la fin du siècle. Mais cette estimation ne tient pas compte du dégel du pergélisol. Elle pourrait donc être bien supérieure.

Enfin, ces 4 degrés supplémentaires correspondent à une moyenne planétaire. Les océans se réchauffent moins vite. En revanche, pour les deux pôles, on pourrait assister à une augmentation de 10 à 15 degrés qui provoquerait une accélération du dégel du pergélisol. Et donc, par un phénomène auto-entretenu, une plus grande libération de CO2. Je ne serais pas surpris que l’on atteigne une augmentation de 20 degrés pour les régions polaires. Avec une augmentation du niveau des océans qui pourrait facilement dépasser un mètre. Scénario dramatique pour les zones côtières et les villes comme Montréal et Québec.

Quels moyens disposons-nous pour ralentir ce phénomène ?

Un seul moyen : limiter les émissions de CO2.

La conférence Paris2015/COP 21 se tiendra à la fin de l’année. Qu’attendez-vous de ce nouveau rendez-vous international pour l’environnement ?

Précisons que cette conférence a plus une vocation politique que scientifique. Le bilan que je tire des conférences précédentes est que les responsables politiques pourraient mieux tenir compte des mises en garde des scientifiques. A mes yeux, la plupart des décideurs gagneraient à s’associer aux chercheurs en considérant des critères globaux et à long terme : cela serait digne d’un comportement mature, altruiste et responsable . Travailler en collaboration pour se montrer à la hauteur des enjeux est un véritable challenge et j’espère vivement que cette conférence contribuera à un meilleur dialogue entre les parties.

publié le 02/02/2015

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