Remise des insignes de Commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur au Premier ministre du Québec Jean Charest par le Président de la République française Nicolas Sarkozy.
Lundi 2 février 2009
Palais de l’Elysée
Monsieur le Premier ministre du Québec, cher Jean
Monsieur le Premier ministre, cher François
Jean, je suis très heureux de t’accueillir ici avec tes proches, avec ta famille, tes amis pour te remettre les insignes de Commandeur de la Légion d’Honneur.
Cet hommage s’adresse à l’homme mais à travers lui aussi, à la Nation québécoise toute entière que tu représentes. Je garde un souvenir très fort de ma visite à l’automne dernier, de la chaleur avec laquelle j’ai été accueilli, même s’il faisait moins 9. De l’honneur qui m’a été fait, et à travers moi à la France, de pouvoir m’exprimer devant l’Assemblée Nationale du Québec.
Ce soir la cérémonie qui nous rassemble est aussi une façon pour la France d’exprimer à nos frères québécois notre attachement indéfectible à notre relation si particulière.
Cher Jean en effet avec toi, c’est un frère que j’ai le sentiment de décorer, parce que tu es le premier des Québécois, et que les Québécois pour les Français sont comme des frères. Parce que plus que quiconque tu incarnes par ton humanité, par ton énergie, ta simplicité, ton humour, ton sens de la famille, ce qui séduit tant les Français chez les Québécois et ce qui explique qu’on tombe tous sous le charme.
Mais si j’ai l’impression de décorer un frère c’est aussi parce qu’on observe certaines similitudes dans notre parcours politique même si tu as l’outrecuidance d’avoir quatre ans de moins que moi.
Tes origines familiales t’ont mis en contact avec plusieurs cultures. Tu as des racines françaises par ton père, irlandaises par ta mère, quel alliage ! C’est sans doute cet alliage qui explique sans doute la combativité qui te caractérise et ta maîtrise parfaite de l’anglais comme du français.
Tu t’es orienté au départ vers la profession d’avocat. Le virus de la politique t’a rattrapé et c’est très jeune que tu as été élus député à la Chambre des Communes à Ottawa, au sein d’une formation politique, le parti conservateur qui était alors dirigé par un homme qui eu un grand destin politique, car il s’agit de Brian Mulroney, pour qui j’ai beaucoup d’amitié.
Tu te distingues rapidement comme l’un des espoirs de la vie politique canadienne. Tu accèdes à des responsabilités gouvernementales, on te confie des dossiers de grande importance.
Il y en a un qui va te marquer profondément, c’est l’environnement et du développement durable. Tu es ministre fédéral charge de ce secteur, tu animes le sommet fondateur de Rio. Et, il faut bien le dire, Québec a une position, s’agissant de la défense de l’environnement, qui est strictement commune à celle que nous exprimons en France. Et pour tout dire, après des déclarations du Président Obama, nous aimerions bien que ce soit toute l’Amérique du Nord qui comprenne que l’avenir de la planète dépend de ce que ferons ou pas d’ici la fin de l’année. Le Québec, grâce à toi, est à l’avant-garde.
Tu affrontes l’épreuve de diriger un parti, le parti conservateur dont la représentation est très réduite. Tu fais face avec ce courage dans l’adversité qui est votre marque de fabrique. Et tu réussis en relançant ton parti.
Des voix s’élèvent alors au Québec pour t’inviter à franchir le pas fédéral. Tu prends la tête du parti libéral du Québec, à un moment où le débat sur la souveraineté est au plus vif.
Tu connais des années d’opposition et en 2003 tu conduis ton parti à la victoire et tu deviens le Premier Ministre du Québec.
Peu après ta prise de fonction, tu reçois la visite du Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, avec qui une solide amitié te lie. Vous allez ensemble au Mexique pour démontrer la force de l’amitié franco-québécoise.
Et à ton initiative, la France est invitée en 2008 à la place d’honneur pour célébrer le 400ème anniversaire de Québec. J’espère que la France aura répondu à l’attente des Québécois.
Pour ma part je vous le dis, comme je l’ai dit, pour moi le Québec c’est ma famille et le Canada ce sont mes amis. Et franchement, je le dit, bref j’ai adoré parler devant l’Assemblée nationale ! Comme vous êtes courtois, j’ai vu des sourires, il y avait des sourires spontanés, il y avait des sourires un peu moins sourires…
Mais qu’est-ce que vous voulez ! On ne se refait pas. Moi, je crois qu’il faut qu’on aime plus le Québec encore. Il faut qu’on fasse encore plus de choses et que ce qu’on fait ensemble sur les diplômes, c’est quelque chose de considérable ! Il faut que ça franchisse les discours pour aller dans la réalité ; il faut que notre amitié, notre appartenance familiale ne soit pas une nostalgie, soit un avenir. Mais ça ne sera pas simplement des discours, mais des réalités. Que des jeunes étudiants puissent voir reconnaître leurs diplômes des deux côtés, dans nos deux pays. C’est ça, l’amitié, c’est ça, la fraternité, c’est ça, la famille.
Mais pour vous aimer, je n’ai pas besoin de détester les autres. C’est quand même une idée étrange. Je ne vois pas, moi… je me suis toujours vu membre de la grande famille francophone. Je le dis devant notre Secrétaire Général. Mais cet attachement à notre culture, cet attachement à notre langue, cet attachement à nos liens, pourquoi devraient-ils se définir comme une opposition à qui que ce soit d’autre ? Et c’est vrai que « ni indifférence, ni ingérence », qui a été la règle pendant des années, honnêtement ce n’est pas trop mon truc. Non pas qu’il faut faire de l’ingérence, bien sûr ! Mais enfin ! Je préfère dire aux Québécois vous êtes de ma famille ou je suis de la vôtre plutôt, que de leur dire il n’y a pas d’indifférence. Dites donc, quel amour !
Alors moi, j’ai voulu refonder ça. Ça a créé beaucoup d’inquiétude ici. On m’a dit : tu vas donc toucher à un tabou, encore un ! Eh oui. Mais quand on est sincère, pourquoi avoir peur de toucher un tabou ? Pourquoi ?
Et croyez-vous mes chers amis, que le monde, dans la crise sans précédent qu’il traverse, a besoin de division ? À besoin de détestation ? Et est-ce que pour prouver qu’on aime les autres, on a besoin de détester leurs voisins ? Quelle étrange idée ! Et est-ce que le message de la francophonie ne devrait pas être un message de rassemblement ? Un message d’union ? Un message d’entente ? D’ouverture ? De tolérance ? Et ne pas aller dire à ceux qu’on aime : on vous aime d’autant plus qu’on déteste les voisins. Ah ! Quelle étrange chose ! Et franchement, ça m’a fait un plaisir fou de pouvoir aller chez vous, le dire, et quand même être compris du plus grand nombre.
Mais je le dis très simplement, ceux qui ne comprennent pas cela, je ne crois pas qu’ils nous aiment plus encore. Je crois qu’ils n’ont pas compris, dans le message de la francophonie et dans les valeurs universelles que nous portons, au Québec comme en France, le refus du sectarisme. Le refus de la division. Le refus de l’enfermement sur soi-même. Le refus de cette obligation de définir son identité par opposition féroce à l’autre. Alors que si notre identité est forte, on n’a pas besoin d’être agressif. On n’a pas besoin d’être agressif.
Voilà. Et j’espère que vous avez compris que ce n’était pas dans le discours… mais que j’avais vraiment envie de vous le dire.
J’avais vraiment envie de dire que pour moi de décorer Jean, en présence du premier ministre, de vous tous, c’est un grand plaisir parce qu’en plus, votre Premier Ministre est quelqu’un qui a des qualités humaines qui font qu’on l’aime énormément. J’ai beaucoup apprécié sa façon de franchir les creux et les bosses. Donc il y a aussi des épreuves au Québec. Tant mieux, il n’y a aucune raison que tu sois mieux traité que nous.
Et puis je voudrais dire à ta famille, à tes enfants, à ceux qu’ils aiment, à ta femme, comment on est heureux de les accueillir ici. C’est vraiment une petite cérémonie familiale dont je suis sûr qu’elle sera retransmise dans cet exact esprit par les journalistes à la fois du Québec, du Canada et de France qui sont ici.
Merci à tous.
Monsieur Jean Charest, au nom de la République Française, nous vous faisons Commandeur de la Légion d’Honneur./.